Partie2/Chapitre2
Chapitre 2
Le lendemain, la Lombarde ayant fini d’emmener la neige, les températures remontèrent quelque peu, s’intensifièrent, pour devenir au milieu de l’après-midi, caniculaires. L’expression « Il n’ y a plus de saison » n’avait jamais été aussi appropriée. On passait de l’automne à l’hiver et de l’hiver à l’été en moins de quarante huit heures comme si Vivaldi jouait sans interruption sa partition. Le berger avait eu droit à « la Mer » de Debussy, « les variations » de Schubert ; un nouveau concerto lui était proposé.
Lorsque le vieil homme quitta sa cabane au petit matin, plusieurs couches de vêtements le recouvraient. Au fur et à mesure que les heures s’écoulèrent, il les ôta successivement pour ne laisser place qu’à un simple tricot de peau à manches courtes, ultime habit avant de dévoiler son torse. Il s’épongea le front et constata que la neige avait bien fondu au soleil. Pas le moindre névé ne subsistait.
Les tiges séchées des gentianes, auraient pu se transformer en dattier ou palmier à huile sans étonner Sylvestre. Il aurait bien vu dans cet endroit quelques figuiers de Barbarie ainsi que des cistes cotonneux border les contreforts du paysage. Les brebis se seraient transformer en buffles et les bergers en cow-boys qui du haut de leurs montures feraient tournoyer leurs lassos pour impressionner les jeunes filles venues les admirer. Il va sans dire que les hommes se seraient retrouver le soir autour d’une bonne assiette de soupe près d’un feu … Sylvestre aurait fait fi des haricots proposés par ses camarades.
Un bêlement, puis un autre, suivi d’un concert de sonnailles le ramenèrent à la réalité. Tout le troupeau descendait au torrent pour boire. L’ensemble du cheptel se trouvait là, pas un animal ne manquait à l’appel. Par une chaleur pareille, personne ne pouvait résister longtemps.Les brebis attiraient dans leur sillage une multitude de bêtes sauvages. Le torrent représentait le seul point d’eau à des lieux à la ronde.
Le vieil homme aperçut des chamois, des bouquetins, des renards, des sangliers sortis du bois, des hermines…Et pourquoi pas des loups ? Il scruta parmi la population afin d’y trouver l’animal, mais ne l’aperçut pas.
« Tiens, pensa t-il, et pourquoi ne ferait-il pas parti du lot avec les autres ? Cette bête a sans doute besoin de boire comme tout le monde »
Il suivait son idée et commença à douter de l’identité de l’espèce proprement dite. Il fit comme tous ces animaux et sortit de sa biasse sa gourde pour boire goulûment jusqu’à satiété.
Il s’essuya une fois de plus d’un revers de manche le front et examina le ciel pour deviner ce que celui-ci lui réservait.
Pour l’heure, la météo était abominablement insupportable ; même au plus chaud du mois d’août, jamais la chaleur n’avait été aussi conséquente. Il regardait ses bêtes qui après s’être longuement désaltérées occupaient l’espace en petits groupes afin de chômer.
La couleur de l’herbe encore verte malgré l’automne virait à vue d’œil au jaune paille et séchait quasi instantanément. Dans bientôt quelques heures, elle serait impropre à la consommation, appauvrie en vitamines et substances nourricières.
A nouveau, il fit vagabonder son imagination vers des scénarios les plus loufoques.
Il se voyait remonter de la vallée avec un âne chargé de foin jusqu’à la cabane et nourrir dans des râteliers improvisés et naturels toutes ses bêtes. Cette fois ci, si les conditions persistaient, il redescendrait de la montagne quoiqu’on en dise.
Le torrent qui dévalait du lac perdait de son intensité car l’eau venait à manquer. Alors, le vieil homme décida de le remonter pour atteindre la réserve d’eau qui ne tarderait pas à disparaître. Il se souvenait dans un passé pas très lointain de cet éléphant qui avait failli mettre en péril l’alpage en asséchant le lac.
Il fit une pause à la cabane, histoire d’enfiler un short et un tee-shirt sec et de constater qu’autrui, en passant, lui avait rendu visite. Autrui était à l’évidence l’émissaire du loup.
« Lâche !! Froussard, maugréa le vieux berger. Et toi !! Dit-il en se tournant vers son chien Gaspard, tu ne pourrais pas montrer les dents et garder comme il faut la cabane ?!! Curle !! »
La visite semblait à chaque fois courtoise et la cabane restait dans l’état laissé par le berger lors de son départ. Soigneusement disposé en évidence sur la table, Sylvestre pouvait voir un journal, accompagné d’un mot qui disait ceci :
« Très cher Sylvestre »
A travers de nombreuses correspondances, je t’ai exprimé toute mon affection, bien que tu ne sois pas très coopératif. Cela ne fait rien je me suis arrangé différemment… Fait chaud dans ce pays ! Tu ne trouves pas ?
Tu trouveras avec ce mot doux un catalogue où sont répertoriées toutes les brebis de ton parc, celles qui restent. Je te serais bien gré de bien vouloir me mettre de côté les bêtes entourées de feutre ; Je les trouve appétissantes à souhait… S’il te plait, fait donc un geste en ma faveur, que ce ne soit pas toujours moi qui fasse un pas en avant. Je me donne beaucoup de mal pour entretenir avec toi de bonnes relations, mais je m’aperçois que je n’ai pas le retour escompté.
A ce propos, j’ai été profondément affecté par ta réaction vis à vis de ma soupe. Je souhaite que tout ceci ne soit qu’un accident plutôt qu’un incident. Essayes d’avoir de temps en temps la « Lupus attitude »
J’espère que cette missive te trouvera en bonne santé. A bientôt de tes bonnes nouvelles.
Ton Canis lupus. »
Le vieux berger n’en croyait toujours pas ses yeux. Dans un premier temps, il soupira et se contenta de regarder Gaspard qui, couché sur le sol, jouissait encore de la fraîcheur de la cabane. Il semblait tout ignorer des tracas de son maître.
Sylvestre se mit à feuilleter sans amusement le catalogue proposé dans lequel toutes les brebis du troupeau apparaissaient en photo avec leur médaille qui indiquait l’âge et le numéro de l’exploitation.
Les plus belles d’entre elles étaient évidemment entourées de gros feutre noir avec mentionnées : « Si possible livraison dans les quarante huit heures et sans emballage » « Et pourquoi pas non plus assaisonnées selon le goût du client ?!! » Pensait le vieil homme.
Il referma le catalogue, le mit comme il se doit près du feu, jeta à nouveau un oeil noir à son fidèle vieux chien et sortit de sa cabane agacé.
Il fit quelques pas en direction du lac et avec un certain remord s’en retourna. Il prit parmi son fourbi un vieux stylo à bille, s’assura que celui-ci écrivait bien, retourna la lettre de son ennemi, examina un moment le plafond, comme pour prendre de l’inspiration et de sa plus belle écriture mentionna ces propos :
Canis Lupus Mordicus
Je constate que la politesse et le « savoir-vivre » sont des notions qui t’échappent. Ma cabane reste ouverte à tout vent afin d’offrir l’hospitalité à des êtres démunis, dans le besoin, pouvant trouver près d’un poêle un peu de réconfort.
Fort de m’apercevoir que certains, ceux là se reconnaîtront, abusent à mauvais escient de ma légendaire gentillesse, je te saurais gré de changer ton comportement. Chacun chez soi et les moutons seront bien gardés.
Je sais que tu ménages ta propre personne et que tu laisses tes « sbires » faire le travail malpropre à ta place. Tu n’as pas assez de cran et de courage pour venir faire front de loup à homme. Poltron !!!
Selon la formule de politesse consacrée et qui te va si bien « Va au diable !!! » Je te laisse.
Le berger, agacé, fatigué mais toujours debout. »
Il jeta son stylo avec beaucoup d’entrain, ressorti de son logis et ouvrit en grand la cabane pour laisser entrer l’éventuel messager ; le messager rapporteur…
Sachant tirer profit des situations les plus invraisemblables, Sylvestre, qui voyait l’été revenir envisagea la pratique d’une de ses activités favorites. Une seconde floraison pouvait avoir lieu.
Le vieux berger avait pour mission de garder les brebis, les siennes et bien sur celles des autres sur lesquels il prêtait encore plus d’attentions.
Mais quand celles-ci ne lui causaient pas trop de tracasseries, alors Sylvestre s’occupait de sa personne. C’était le moment opportun. Ca ne consistait pas à faire un tour chez l’esthéticienne ou chez le coiffeur mais plutôt à aller ramasser un peu de génépi, pour les besoins d’une tisane ou d’un remontant. Oui, c’était cela, d’un remontant…
Pour cueillir cette plante à l’arôme incomparable, il faut avoir le nez en l’air contrairement à la cueillette des champignons. Le génépi pousse souvent sur des rochers, parfois à la limite de l’accessibilité. Sylvestre les connaissait par cœur, les moindres pierres n’avaient plus de secret pour lui.
Les gros blocs imposants et arrogants servaient de repères et permettaient où que vous soyez de localiser l’alpage, la cabane, le troupeau… Les rochers moins gros contribuaient à pouvoir s’abriter du mauvais temps, surtout du vent qui soufflait incessamment. Enfin, les plus petits, concouraient au confort du berger et des brebis : Ils offraient aux usagers de l’alpage le moyen de s’asseoir ou de s’attabler hasardeusement. Pour les bêtes, ils s’avéraient être des supports très utiles pour le sel. Régulièrement, c’est à dire tous les deux jours, Sylvestre montait sur le grand replat en amont avec un sac de sel et semait sur les pierres éparpillées son contenu.
Pour l’heure, il grimpait en direction de gros blocs, versant Est, sans la moindre hésitation. Il était quasiment certain d’y trouver son trésor. Au bout d’une demi-heure, il se trouva au pied des rochers. Il posa son sac sur une pierre, sortit ses jumelles et balaya l’ensemble de l’alpage.
Alpage calme et peu agité ! Il distinguait un groupe de brebis qui broutait au loin, puis un autre chômer en dessous. Même pendant ses loisirs, il ne se désengageait pas de sa mission. Ici pas de RTT ni de trente cinq heures.
Il n’avait rien contre ce précepte, mais tout comme le reste, encore une fois, il aimait choisir ses horaires de travail. Ici, il aimait à croire qu’il était le roi de cet immense domaine, même s'il restait tributaire de ses bêtes, qui seules pouvaient avoir de l’influence sur ses agissements.
Pour grimper parmi les rochers escarpés, il fallait au préalable reconnaître l’itinéraire. Un coup d’œil averti s’avérait parfois suffisant, mais des précautions s’imposaient. Sylvestre, malgré son âge, restait agile. Il ne s’embarrassait pas de superflu et faisait disparaître toute gêne lors de ses ascensions. Il fourrait ainsi les plantes cueillies dans ses larges poches.
Il se situait maintenant à une hauteur convenable et semblait avoir trouvé un bon filon. Ses pieds reposaient sur de maigres aspérités où le moindre faux pas aurait été fatal.
Il effectua un blocage de la main gauche en apnée et ramassa de la main droite les plants de génépi. C’est à ce moment qu’une frayeur s’empara de lui : Une voix, semblant venir d’au-dessus et s’adressant à lui directement lui parvint :
« Alors Sylvestre, on préfère passer du bon temps plutôt que de s’occuper de ses brebis ? »
Sylvestre leva la tête, cherchant à voir son interlocuteur. La mauvaise posture qu’il arborait lui empêchait toute visibilité et il dût se contenter de tendre l’oreille : L’oracle continua son discours :
- Crois-tu que ce soit bien raisonnable de poursuivre ta cueillette, pendant que tes brebis s’exposent à de graves ennuis ?
- Laisse-moi tranquille et montre-toi !!
- A ta place, je laisserais tomber, la soupe est plus saine que le génépi !
- Où es-tu, montre-toi nom de Dieu !!
- Regarde qui va là, tu le connais bien maintenant…
Et, sorti du diable vauvert, le Rapace apparut au-dessus des rochers, les survola un court instant et se dirigea en direction du troupeau.
Le vieux berger connaissait les conséquences et face à cette impuissance décida d’enchaîner rapidement les prises pour sortir de ce lieu inconfortable. Il pensait faire face à son adversaire mais seule la voix restait à découvert.
- Prend garde à toi berger, ton troupeau diminue à vue d’œil…
A ses pieds, un simple magnétophone diffusait une bande sonore en toute quiétude. Il n’entendit pas la fin de l’enregistrement et d’un énorme coup de savate envoya bringuebaler l’appareil en bas qui se disloqua en mille morceaux au contact du sol.
- Espèce de lâche !!
Et il décida de rentrer à la cabane car il en avait assez vu ou plutôt entendu pour aujourd’hui.
Il fit un détour par le lac.
Pour s’y rendre, un petit quart d’heure suffisait en temps normal. La chaleur étant une contrainte, cinq minutes supplémentaires s’avérèrent nécessaires.
Le constat était affligeant. Pas la moindre âme vivante, et l’étendue d’eau avait fait place en un marécage plus ou moins sec. Encore quelques heures de sécheresse, et bientôt le lac ressemblerait à un stade de football.
Le berger imaginait des rencontres fortes intéressantes qui verraient s’affronter les chamois contre les bouquetins, les marmottes contre les renards et dans un derby fratricide, les loups contre les bergers. Ici, le combat se disputerait avec des règles communes, bien définies au départ et avec des sanctions pour le non-respect de celles-ci.
Le vieil homme soupira, s’appuya sur son bâton, escalada la butte et contempla l’ensemble de l’alpage.
La vue d’ici était imprenable, on ne pouvait pas en dire d’avantage de son troupeau.
L’horizon se dessinait en des alpages verdoyants qui ne semblaient pas souffrir de la sécheresse. Que quelques ondées éparses puissent concourir à des phénomènes locaux au même titre que la bise, passe encore, mais qu’une chaleur de cette ampleur envahisse uniquement son herbage, ce n’était pas possible.
Il prit ses jumelles, se stabilisa et scruta en direction de la montagne opposée. Il la désignait toujours en disant : « En face ».
En face, se trouvait Anselme, un berger qui avait appris son métier sur le tas, à la suite d’une déception sentimentale. Du moins, c’est ce que disaient les gens de la vallée.
Erudit, il avait fait l’école des arts et des métiers et en était sorti avec un diplôme d’ingénieur. Les uns disaient de lui qu’il avait mal tourné ; les autres disaient qu’il avait bien fait. Deux discours de deux catégories sociales bien distinctes s’opposaient.
Sylvestre le connaissait peu et parlait de lui en disant « c’est pas la moitié d’un con ».
Il savait juste qu’il gardait la montagne d’ « en face » avec un troupeau sensiblement aussi grand que le sien et qu’il était partisan du moindre effort physique.
Il gardait le troupeau « en face » en raison de la conception de l’alpage. C’était facile, il n’y avait rien à faire.
Les rapports entre bergers sont, durant la période estivale, lointains, chacun gardant de son côté. Ils ont suffisamment à faire que de s’occuper du travail des autres. Ainsi, Les discussions vont bon train en fin de saison, lorsque les bêtes sont redescendues et que les pâtres se rencontrent au gré d’une foire.
De ses jumelles poussiéreuses, Sylvestre pouvait voir, « en face », la cabane d’Anselme, qui ne ressemblait en rien à la sienne. Elle était coquette, bien entretenue de l’extérieur et suffisamment grande pour accueillir dans de bonnes conditions du monde.
Sylvestre pensait que le berger d’« en face » passait plus de temps à s’occuper de sa cabane que de ses brebis.
Autour de l’habitation, il distinguait un grand parc dans lequel le berger devait regrouper ses brebis le soir. Son attention se porta sur un autre enclos, disposé à l’identique mais beaucoup plus petit.
A l’intérieur de celui-ci, se trouvait une petite trentaine de brebis qui paisiblement attendait quelque chose.
Sylvestre, dont les ficelles du métier n’avaient plus aucun secret, pensait qu’elles avaient été triées avant qu'on les redescende pour être soignées. Il ne voyait pas d’autres explications. Il se mit à les compter à voix haute, gardant toujours son attention derrière ses jumelles.
« Une, deux, trois………quinze,…….vingt et une,…..vingt sept ! Y en a vingt sept !!! »
Puis il redescendit allègrement vers sa cabane tandis que les températures commencèrent à se radoucir.