Chapitre 3
Cet homme juché sur le dos d’un éléphant n’avait rien d’un autochtone. Lequel fut le plus étonné des deux ? La typicité de l’homme intriguait bien plus le berger que la présence de l’animal en ce lieu. L’homme à l’éléphant s’exprima en premier :
« De quel côté êtes-vous ? » Demanda t-il. Et sans obséquiosité aucune, le berger s’empressa de répondre :
« Contre le loup !!! »
- Ah! Alors vous êtes mon allié, moi aussi je veux combattre Romus et Romulus . « Tiens, quel drôle de nom pour un loup , pensa le berger. Mais que diable faisait cet homme haut perché sur cet animal bizarre ? »
- Vous êtes nombreux ? S’enquit le vieil homme qui s’inquiétait de voir surgir derrière le col le reste de l’armée. L’herbe en cette période venait à manquer et il n’envisageait pas de voir ses brebis en concurrence avec un troupeau de pachydermes.
- Non, je suis seul, j’ai perdu le reste de la troupe, montrez moi donc la direction de l'empire romain, je dois me rendre à Trasimène !!
- Vous y tournez le dos !!! Le berger lui avait répondu sans la moindre mansuétude et avec la même arrogance. Il n’admettait pas que l’on puisse se tromper aussi catégoriquement.
- Bon, le temps de faire boire ma monture et je reprends la route. Je n’ai qu’une seule hâte, celle de rejoindre mes compagnons.
Alors, la trompe de l’animal claqua au contact de l’eau comme pour la mise en marche d’un aspirateur industriel et en un instant, le lac se vida. L’animal tourna les talons et prit la direction de l’Italie. Le sol trembla, les brebis bêlèrent et le berger s’interrogea de nouveau… Poursuite de la stratégie de Canus Lupus ou simple mirage incongru ?
Enfin, cette fois ci peu importe ! L’eau allait manquer pour les brebis et pour la soupe de ce soir…Une lueur d’espoir tout de même l’anima et un léger sourire se dessina au coin des lèvres : il connaissait parfaitement bien la structure géologique du terrain et il suffisait de remettre à jour les sources secondaires pour rétablir l’uniformité du niveau de l'eau. L’optimisme le gagnait, Que ne ferait-il pas pour une assiette de soupe.
Lorsque l’opération fut terminée, une heure tout au plus, il empoigna son bâton et rejoignit le troupeau.
La manipulation du bâton nécessite une certaine pratique. C’est l’outil le plus précieux du berger avec son couteau et ses jumelles et répond à certains critères : tout d’abord, bien choisir la matière, en général du noisetier pour sa solidité et sa souplesse qui lui permettent de répondre aux sollicitations du terrain. Ensuite, sa longueur, ni trop court, ni trop long pour éviter qu’il ne soit trop encombrant et devenir alors un handicap. Enfin, le choix du diamètre qui permet à l’outil de bien s’insérer entre les doigts de la main. Le bâton est très personnel : à chacun sa brosse à dents, à chacun son bâton !!
Cette branche de noisetier n'est pas un signe de reconnaissance, un étendard brandi au combat, une casquette posée sur un crâne rasé, une gourmette lâche autour du poignet. Le superflux n'était pas de mise. Le bâton est le compagnon indissociable du berger durant ses déplacements, que ce soit à la montée, à la descente ou même au repos. . Ses sollicitations sont multiples et peuvent être insolites : par exemple il peut servir le cas échéant d’outil de défense face à des espèces non endémiques tels que Homo touristicus, accompagné de Canus curlus qui migrent en période estivale.
Ici, le berger se méfie plus particulièrement de la sous-espèce Homo touristicus mordicus qui a tendance à sortir des sentiers battus et qui d’un caractère grincheux, agressif, dénigrent toutes formes de contraintes. Ces conquérants individuels pensent que les moutons engendrent une espèce domestique qui couche à proximité de cabanes luxueuses.

Chapitre 4
Comment se différencie le matin blême du matin ordinaire ? Est ce par la vision pittoresque de certaines lueurs amorcées par l’aube et qui bride la distinction d’éléments familiers : les rochers, les mélèzes, le parc situé en amont de la cabane ? Est-ce par le brouillard, qui atténue les couleurs, qu’habituellement un franc soleil restitue ?
Tous nos sens sont en alerte. L’humidité fine caresse notre peau, pour ensuite la pénétrer et déclencher des frissons qui nous font ressembler à des brebis lorsque nous nous ébrouons. Nous entendons cette petite musique de chambre, légère, orchestrée par le gazouillis des traquets motteux et des rouges-queues usant des silences empruntés au solfège. Puis, nous fleurons les parfums d’aiguilles de mélèzes qui chatouillent les narines et qui se mêlent à l’odeur du mouton humide. Mais le matin blême ne se dessine pas toujours ainsi. En effet, les images pittoresques se développent intrinsèquement. Dès le réveil, des perceptions se profilent déjà, peu distinctes, ternes, désagréables, avec une saveur aigre et acidulée. Le frisson revient sans cesse et s’accompagne tout au long de la journée d’un bourdonnement abrutissant.
Les langueurs océanes ne se situaient pas très loin; il fallait renoncer à toutes quiétudes et accepter les éléments du sort. Les crépuscules d’automne apparaissaient moins flamboyants que jadis et le berger ne savourait plus sa soupe comme autrefois. Le stress faisait son apparition dans l’alpage.
Le stress ne serait il pas un virus importé des métropoles et véhiculé par l'Homo touristicus ? Jusque là, des barrières naturelles comme le relief et l’altitude servaient d’obstacles contre la propagation du virus dans ces hauts quartiers.
Il fallait se rendre à l’évidence, le berger était devenu stresso-positif. Pour que le virus disparaisse, il suffisait qu’une suite d’évènements prenne fin. C’était le seul antidote possible. Depuis l’apparition du loup sur son herbe, le berger ne cessait d’émettre l’idée de se débarrasser de la bête qui lui occasionnait de véritables troubles obsessionnels. Une maladie quoi !!!
Alors, le berger se disait : « Faute de prendre le taureau par les cornes, prenons le loup par la queue et débarrassons-nous-en! » Il aimait à croire que d’autres personnes subissaient les mêmes mésaventures à quelque endroit. Ainsi, dans le fait de se sentir moins seul, il pouvait y puiser un peu de courage.
La confrontation indirecte avec le loup mettait véritablement mal à l’aise le vieil homme,. Le dialogue au téléphone, qui n’en était pas un, rendait Sylvestre vulnérable. Les points de la partie se comptaient en nombre de brebis disparues, mais aussi en nombre de coups de fil. Seul le loup, à sa guise, pouvait se permettre d’appeler le berger. Il menait ainsi les débats et par conséquent usait de ce moyen de communication pour gagner la bataille.
La perspicacité du berger étant encore intacte, le vieil homme arracha le fil qui reliait l’appareil au pan du mur. Coupant ainsi le cordon ombilical, le monde s’ouvrait en grand. L’écran naturel s’élargissait en même temps que son sourire.
Enfin, depuis bien longtemps il retrouvait force morale et se décida allégrement d’aller à la rencontre de ses brebis.
Parmi tout le troupeau, seulement une petite centaine lui appartenait et en aucun cas ne se mélangeait avec le reste du cheptel. Le vieil homme n’y voyait pas d’inconvénients et à cet égard prenait rarement du souci.
Il empoigna son bâton, ferma la cabane et après quelques mètres de plat, entama la longue montée susceptible de le mener à ses ouailles.
Ainsi, d’un bon train, il gravit comme à son habitude les premiers vallons en empruntant les différentes drailles. Ces pistes apparaissaient comme de véritables chemins de randonnées et induisent souvent l’Homo-touristicus en erreur.
Soudain, une petite musique vint lui titiller les oreilles. Ici c’était peu ordinaire. Habitué aux sonorités lointaines de ses sonnailles, la musique diffusée par un instrument peu conventionnel en ce lieu l’étonnait beaucoup.
La montagne était dégagée, ainsi le son demeurait perceptible bien que difficilement localisable. L’alpage était devenu une salle de concert naturelle dont la scène pouvait se situer n’importe où.
Animé comme à l’accoutumée de bons sens, le berger savait qu’il trouverait le musicien s’il découvrait l’origine du lieu de naissance de la mélodie. Ses oreilles étaient en mode réception, similaires à un appareil de recherche de victimes d’avalanche. Sylvestre se dirigea donc en direction de l’émetteur sonore à la manière d’un secouriste. La technique s’avéra concluante et le vieux berger ne tarda pas à se trouver nez à nez avec le violoniste.
« Quel bel instrument !! » S’enquit le berger.
- Un Stradivarius alto, répliqua le violoniste, non sans une certaine fierté que celui-ci pratiquait usuellement. D’ailleurs, il ne cessa de jouer.
- Strato-Cumulus ?
Evidemment, chacun y allait de ses propres références, de ses repères qui vraisemblablement ne se ressemblaient pas.
Le violoniste , coutumier de l’occupation des salles de concert, des rappels, de la lecture de notes scotchées sur des livrets, de répétitions multiples et d’une dépendance à son instrument n’a pour ainsi dire rien à faire dans cet endroit pittoresque.
Mais alors, que devient celui-ci au cœur d’un alpage, loin des assemblées musicales, sans déchiffrage de partitions, gardant pour unique compagnon son violon, puisque tous ses déplacements ne peuvent être envisagés sans celui-ci ?
Le musicien devient tout simplement un aventurier du dimanche, qu’importe le jour de la semaine. Le violon reste le seul repère pour cet homme qui s’y accroche comme un enfant à son ours en peluche, à son gros doudou, à son Stratoudounet divarious…
Il y a deux engeances possibles ; l’aventurier qui se trouve bien malgré lui aux prises à certaines circonstances et le mercenaire de plein air qui de son gré devient un prospecteur de sel, un explorateur… Nous avons une idée de l’engeance dont est issue le violoniste.
Peu importe, considérons le au présent dans sa dignité la plus brute. Ainsi placé sous le signe de la différence, le dialogue s’instaura :
- Quel morceau êtes vous entrain de jouer ? demanda le berger.
- Hum… Ca m’étonnerait que vous le connaissiez… Mais sachez tout de même qu’il s’agit de « Pierre et le loup »… écrit par Serge…
- Prokovief !
- Ah… vous vous y connaissez un peu… ?!
- Bah…Pfff, comme si le loup pouvait être représenté par de ladouce musique de chambre. D’accord, ses dents sont aiguës et son visage grave, mais les comparaisons musicales s’arrêtent là. Son illustration sonore ne peut-être donnée que par des bruits de mâchoires qui claquent dans le vent et des gémissements qui se profilent en d'antipathiques hurlements…
Le musicien semblait éberlué d’entendre l’œuvre du maître qu’il interprétait ainsi critiquée. Il monta sur ses grands chevaux et demanda :
« Et vous, quel est votre violon d’Ingres, votre confiteor ? On ne peut pas errer continuellement entre deux pans de montagne à la manière d’un sauvage. Vous devez bien avoir une quelconque activité qui vous donne un peu de considération ? »
Ni une ni deux, le berger se saisit du Stradivarius, le brisa en mille morceaux sur les rochers et chassa prestement le musicien selon le principe proie-prédateur. D’ailleurs, le violoniste détalla comme un lapin.
Si si, le dialogue s’était vraiment instauré…
Le berger revint sur ses pas, ramassa les restes de l’instrument sans songer au luxe qu’il pouvait se procurer en allumant le poêle avec un authentique Stradivarius.

Chapitre 5
Cette femme était belle. Simple subjectivité ? Répondait-elle à certains critères culturels, à un politiquement correct, un enrobage sucré-salé, un emballage masquant le produit final où la liste des ingrédients venaient à manquer ? Simplement cette fille était belle !
Pour apprécier cette valeur, il fallait avoir vécu et parcouru le monde en long et en large afin de déjouer les artifices trompeurs. La jeune femme se présentait comme une citadine de l’Univers, prospectant un « je ne sais quoi », une exploratrice de la vie.
Elle pouvait être à la fois conservatrice de musée, architecte, chorégraphe, botaniste… Son visage, ni lisse, ni placide ne présentait pas d’uniformité. Il se montrait à la fois rond et anguleux, sévère et attrayant, craintif et généreux. Le mélange des formes, des couleurs et des parfums se réalise difficilement et puis d’un seul coup, l’alchimie s’opère sans rien devoir à personne. Ah…! Si Dieu existait.
Ils se trouvaient tous deux, à l’instant T en de bonnes dispositions : elle, souriante et engageante, lui accueillant. Il ouvrait sa cabane à cette inconnue en toute confiance, sans rien lui demander et la laissa s’installer à sa guise comme chez elle.
A l’instant T+1 tout fut autrement.
Comme chez elle… ? Mais où était-ce ? Et d’abord pourquoi était-elle là ? Quel émissaire l’envoyait ici ? Pourquoi se laisser séduire par ce sourire grave et moelleux ?
Le vieil homme devint malheureux et compris qu’il ne serait jamais au même étage de communication qu’elle.
Il resta dès lors sur ses gardes, tendu, sur la retenue, alors qu’elle, au contraire presque insouciante, restait avenante. Il se situait en deçà de ses possibilités relationnelles, elle, dépassait ses performances. Sans ambiguïté aucune, elle ôta son tee-shirt, le suspendit au-dessus du poêle et laissa ses seins à l’air, le temps de trouver un rechange décent.
Elle semblait fière de porter ses attributs et assumait pleinement leur exposition. Ils apparaissaient bien évidemment à son avantage et n’étaient pas sans rappeler son visage rond et anguleux.
« Tout ça m’a bien fait transpirer, dit-elle, je prends un peu d’eau !»
Elle prit le premier quart qui se présenta sur la table, le remplit et le vida d’une traite.
- Ouah ! Ca va mieux ! Puis, reprenant son sourire, elle dévisagea le berger avec fermeté mettant en évidence tout le paradoxe qui se trouvait devant lui. Sylvestre put enfin demander :
- Que voulez-vous ?
- Pourquoi, vous les hommes désirez-vous toujours quelque chose ? Je n’ai absolument besoin de rien ! Si je suis ici, c’est que je me suis débarrassée de toutes ces futilités. Alors de grâce, ne m’enquiquine pas toi aussi !
Elle se révélait belle et touchante et ne manqua pas de faire regretter au berger ses dernières paroles. D’ailleurs, le vieil homme était sur le point de présenter des excuses, lorsque sans coup férir, la jeune femme bondit hors de la cabane en lançant :
- Alors, comment vont ces brebis aujourd’hui ?
Vraisemblablement, elle n’attendait pas de réponse, elle se dirigea vers le troupeau.
Elle faisait transparaître sa beauté et ne vous laissait pas le temps de ronger votre remord, la première scène était passée, fallait être à la hauteur lors de la suivante.
Ses grandes jambes lui procuraient l’avantage de pouvoir faire le tour du troupeau assez rapidement. D’un œil averti, elle eut tôt fait un premier diagnostic de l’état sanitaire de l’ensemble du cheptel.
- Ce sont de belles brebis, elles ont bien profité !
- Pourquoi veux-tu qu’elles ne soient pas belles ?
- Oh ! Une fois encore, je ne veux rien du tout, c’est juste une constatation… Regarde ! Celle là, elle boîte…
- Elle a le piétin. Oh ! Mais je la soigne tu sais… Elle peut encore guérir.
Il voulait donner quelques explications pour justifier son honnêteté et même si ses arguments ne s’avéraient pas très convaincants, il faisait l’effort de se faire comprendre. Elle n’avait que peu prêté d’attention à la réponse du berger. Elle leva la tête en direction des crêtes et s’étonna…
- Et là-haut ? Demanda-t-elle.
- Là-haut ? Ah ! Là, ce sont les miennes, elles font pas comme les autres. Il leur faut de la hauteur, tu comprends ? Je monte les voir une fois tous les trois jours, je leur donne du sel, j’essaie de les compter pour voir s’il n’en manque pas et puis je redescends à la cabane. Comme moi ! Elles n’ont besoin de personne !
Son large sourire traduisait son esprit revanchard. Ses propos montraient son engouement pour la liberté, pour son indépendance. Mais encore une fois, son enthousiasme fut de très courte durée.
- Ah oui ! Besoin de personne ?
Elle se précipita dans la cabane et en ressortit avec son sac à dos. Elle plongea à maintes reprises la main dans son escarcelle pour en vider quasiment tout le contenu
- Alors voilà des pêches, des bananes, du fromage, un litre de vin, deux bouquins, des carottes et des poireaux pour ta soupe ! Difficile de se passer de la soupe, hein !?
Tu ne vas pas me faire croire que tu te nourris d’épinards sauvages, d’orties et de lichens…Bon, je te laisse, faut vite que je redescende, J’ai un reportage à réaliser sur la démagogie de l’Homme dans la société vaudoise et j’ai quelques séquences de film à réaliser avant ce soir… Je remonterai sans doute vendredi. Allez, tchao et n’oublie pas de saluer pour moi tes brebis là-haut sur les crêtes ! Celles qui n’ont besoin de personne… Comme toi !
Elle s’éclipsa derrière la bosse avec son sac vide en direction du village.
Le berger resta seul avec toutes les affaires en plan devant la cabane et se décida à les ranger. Il mit le litre de vin sur la table, les fruits dans une coupe, les légumes dans la caisse et s’attarda sur le titre des deux livres.
Il put lire sur le premier : « L’ordre et la diversité du vivant. Quel statut scientifique pour les classifications biologiques ? » Et sur le second « Vie et mœurs de Canis lupus ou comment cohabiter avec le loup ».
Bien évidemment, il prêta plus d’attention au deuxième ouvrage en pensant déjà que le premier servirait pour allumer le poêle.
Il déposa donc celui qui l’intéressait près de son lit, jeta l’autre sur les journaux et ressortit pour mener son troupeau dans le bas du vallon.
Le vallon se divisait en deux grandes parties distinctes : l’amont et l’aval. La position du berger devait être stratégique afin d’avoir la maîtrise totale du troupeau. L’ensemble du cheptel ne devait pas échapper à sa vigilance. Bien entendu, il laissait une grande autonomie quant aux agissements de ses brebis. En tant que grand philosophe démocrate, il restait compréhensif à l’égard de leurs besoins… Il essayait de satisfaire leurs revendications au même titre que les siennes... Il mettait tout le monde sur le même plan d’égalité.
La liberté, est un fondement naturel et universel chez tous les animaux. Sylvestre, entrait bien lui aussi dans cette classification.
Pour en revenir au troupeau, les champs du possible se limitaient à l’alpage. L’œil inquisiteur du berger se posait sur les brebis les plus anciennes, qui malicieusement connaissaient les multiples passages pour atteindre d’autres pâturages plus gras et plus verdoyants.
Ainsi, le berger s’installait en hauteur, d’où avec allégresse et fermeté il pouvait intervenir en toute convenance. Le cas échéant, il remettrait ses brebis dans le droit chemin ou plutôt sur la bonne pente herbeuse. Ce jour là, le troupeau se montrait docile. Le vieil homme pouvait errer ça et là à travers l’alpage en relâchant sommairement l’attention. Il décida de faire un inventaire des différentes plantes se trouvant à proximité du troupeau.
Il repéra un soupçon de serpolet, des pieds de poule, quelques plants de petit népéta, deux linaires, des brins séchés de génépi, et d’autres aromates bien utiles pouvant servir en concoction ou en tisane… Il se voyait tournant les pages de son grimoire, jonglant avec les différentes formules et incantations divinatoires qui pouvaient mettre définitivement un terme à ses problèmes.
Ses moutons ayant emprunté la bonne draille, et remontant sur les pentes les plus exposées au soleil, le berger effectua un voyage de bois à la cabane.
Il s’agissait d’un véritable périple. Il fallait descendre en travers de la pente près du mélézin, prêter attention à ne pas dévaler la ravine, puis amasser différentes branches mortes, en faire un fagot et pour conclure, remonter l’ensemble du vallon, le dos voûté sous les branchages et quelque peu par les années.
L’opération prenait environ une bonne heure et se répétait au moins deux fois dans la semaine, voire trois les jours d’automne.
Il arriva à la cabane lorsque le soleil fût au zénith, évidemment, le travail ici ne manquait pas, mais il ne parvenait pas à oublier son souci principal. Il ruminait à la manière de ses brebis. Pour peu, de la laine lui pousserait sur le menton. Pour les cheveux blancs, le temps s’en était déjà chargé.
Il déposa son fagot au sol, le faisant basculer le long de son épaule, coupa sans précaution la ficelle, et libéra toutes les branches. Avec ordre, il tria le bois en fonction du calibre de celui-ci. Les brindilles furent cassées à la main, les plus grosses à l’aide du genou et du pied et enfin les plus importantes à la scie.
Trois tas distincts furent bientôt agencés. De quoi voir venir les prochains jours et compte tenu des circonstances, cela n’était pas de trop…
Son labeur fût à peine achevé que son attention se porta instinctivement en direction du col. Là haut, se détachait une silhouette furtive se déplaçant sans bruit avec une certaine aisance et rapidité. Il s’agissait d’un cycliste dont l’accoutrement rendait perplexe le vieil homme témoin de la scène. Le facteur… !
Que faisait cet homme tout droit sorti d’un film de Jacques Tati ? La cabane ne faisait pas partie de sa tournée habituelle et le berger ne songeait guère à la reconnaissance d’une quelconque étape de montagne du tour de France.
Quoiqu’il en soit, en quelques tours de pédales, le cycliste le rejoignit et eut juste le temps de lui tendre un pli en lâchant au passage :
« M’arrête pas… pas le temps…d’ailleurs plus d’freins… »
Enveloppé de perplexité, le vieil homme regarda s’éloigner le coureur solitaire. A la limite de la rupture d’équilibre, le cycliste essayait de tenir tant bien que mal sur son vélocipède, agrippant d’une main le guidon et de l’autre sa casquette mal ajustée sur la tête.
Le berger caressa du bout des doigts l’enveloppe et machinalement porta son regard sur l’adresse. De cette écriture maladroite de chat, non, plutôt de loup, il put parcourir l’adresse suivante :
Sylvestre Bryan
Cabane de l’Alpe
Altitude 2250
Ce ne fût pas sans une certaine appréhension et impatience qu’il déchiqueta l’enveloppe. Il put lire :
Mon très cher Sylvestre,
Il me semblait avoir été jusqu’ici honnête avec ta personne et toute la bonne volonté portée à ton égard aurait dû faire naître en toi un sens du devoir orienté vers plus de raison, de rationalité. Au lieu de cela, à force de crier « Au loup », je vais finir par sortir du bois sous des aspects que tu connais bien…
Il va sans dire que ma patience a connu ses heures de gloire et que désormais mon appétit n’écoute plus que mon ventre. Je vais enfin laisser mon estomac s’abandonner, c’est dire le retard accumulé par tant d’années de disettes… Aujourd’hui, je me sens une faim de loup.
J’ai beaucoup étudié la civilisation humaine de notre chère planète et j’en étais arrivé à la conclusion que la société des bergers pouvait être la plus apte à me comprendre et qu’un contact fraternel pouvait être envisagé.
Je dois dire qu’une amertume profonde engendrée par un sentiment de trahison, un je ne sais quoi d’inachevé me bouleverse vivement à l’heure actuelle. Il va falloir que je retourne à mes études pour d’une part remettre en cause mes erreurs accumulées et d’autre part pour mieux m’investir auprès de votre corporation de façon pacifique. En attendant, je m’abandonne à mes instincts naturels et comme disait, il y a quelques temps de cela au travers d’une célèbre parataxe l’un des votre : « Vini Vidi Vici »
Ton tendre et cher Canis Lupus.
La nuit tomba brusquement sur le troupeau et fit disparaître trois brebis, pas des plus belliqueuses. Le berger vit à nouveau disparaître un point noir dans le ciel de l’infini du jour.
Les mots enfermés dans sa boite crânienne s’entrechoquaient, rebondissaient se déformaient et dans une élasticité propre se reconstituaient. « Vini Vidi Vici… »
Tout résonnait à la manière d’une chambre d’échos... Ce qui ne l’empêcha pas de penser : « Quand le loup n’y est pas, les brebis broutent… »
Le score était sans appel, trois brebis de moins pour le berger et trois de plus pour le loup. Et puis alors, quel appétit !! Il ne s’affairait pas avec un vieux loup efflanqué des Carpates à bout d’épuisement venu chercher le repos de l’âme en ces quelques vallons paisibles, mais plutôt un loup géant des Abruzzes.
« Tiens » Songeait le vieil homme, jamais entendu parler de cette sous espèces « Gigantus » chez Canus Lupus.
« Hum… » Doit être encore une espèce endémique en voie d’apparition. Mais alors, quels bouleversements biologiques ! Les répercutions au niveau de la chaîne alimentaire seraient irrémédiablement catastrophiques. Va falloir en rendre compte aux spécialistes avant qu’il ne soit trop tard. Des spécialistes ? Oui mais qui contacter ? Et comment prouver sa bonne foi ? Ne le prendrait–on pas pour un escroc tentant de justifier des brebis manquantes ? N’apparaîtrait-il pas comme un usurpateur aux yeux des paysans ?
Si ce loup passait pour une espèce endémique, lui le berger de l’alpage n’en était-il pas une également ? Unique représentant à connaître l’existence du monstre ; des monstres : le loup mais aussi le rapace ; sa bonne foi serait difficilement acceptable.…
Dans un contexte différent, il exposerait fièrement sa découverte à l’opinion publique. La beauté et l’utilité de la connaissance n’ont de sens que dans la transmission et le partage de celles ci. En ce moment, il se gardait bien de divulguer quoi que ce soit à qui que ce soit. Il se devait d’intérioriser le vécu de ces derniers jours. Il ne voulait pas passer pour un fou.
Il leva les yeux au ciel, plus haut que l’horizon, puis lâcha un nouveau soupir, comme pour tourner une nouvelle page.
Y
Le mercredi et le jeudi suivant, le même phénomène se reproduisit. Enfin, on ne pouvait plus parler de phénomène, puisque les brebis disparaissaient quotidiennement. Les bêtes manquantes atteignaient la douzaine et bien qu’elles fussent répertoriées parmi les plus belles, leur appartenance restait fortuite. Parcimonieusement, elles avaient été prélevées par l'aigle chez chaque propriétaire. Comment en parler aux paysans ?
Le temps jouait sans demi-mesure contre lui car le nombre de brebis disparues croissait de jour en jour. Sachant que les éleveurs ne monteraient pas avant la semaine prochaine, cela lui laissait, même aussi faible soit-elle, une certaine marche de manœuvre.