Partie1/Chapitre 1
Chapitre1
C’était une de ces journées languissantes, sans fin, où l’allégresse ne pointait plus. Les conditions automnales revendiquées par le trio infernal, le vent, la pluie et le brouillard, prenaient un malin plaisir à parcourir l’alpage.
Sale temps pour le berger qui n’avait de repaire que quelques sonnailles tintinnabulantes et qui bon gré mal gré, témoignaient de la présence de brebis éparses.
« Enfin, pensait le vieux berger, la journée s’achève ! » Non pas parce que sa montre le lui indiquait, mais bien parce que l’obscurité gagnait du terrain.
« Manquerait plus que le loup… »
Et il poussa, comme à son habitude, la porte de la cabane avec un gros soupir qui résumait bien la situation. Seule satisfaction naissante: bientôt faire face à une bonne assiette de soupe.
Il eut à peine le temps de poser sa biasse et ses jumelles, à quoi bon les avoir prises, et de retirer son chapeau que le téléphone sonna…
« Mmm… » Maugréa t- il ; quelque chose d’insolite se préparait, la suite lui rendit raison.
- Monsieur le berger ?
Bonsoir, ici c’est le loup. Voici l’objet de mon appel, vous êtes toujours là ?
- (…)
- Bon vous n’êtes pas sans savoir que désormais, je compte dans cet alpage, parmi vos voisins les plus proches. Pour des raisons que vous connaissez, je me garde le droit de ne pas divulguer mon adresse; je tiens à rester sur liste rouge puisque je suis sur liste noire. Vous me suivez ?
- (…)
- Bon, revenons à nos moutons ! Car c’est bien d’eux qu’il s’agit. Vous savez sans doute que mon pays d’origine est l’Italie et que vos compatriotes me désignent comme clandestin indésirable. J’avais l’intention de rejoindre quelques steppes nordiques, mais la qualité de l’alpage et celle du cheptel vont sans doute me décider à m’installer par ici. Soyez sans crainte, je ne débarque pas chez vous en pays conquis, je respecte votre corporation. Vous m’écoutez ?
- (…)
- Alors voilà ce que je vous propose…
Mon régime alimentaire étant constitué en partie de viande fraîche, je ne lésine pas sur la qualité, je vous serais reconnaissant de m’attribuer cinq pour cent du cheptel. Considérez ce taux comme une TVA, une rente, je vous laisse apprécier ce point de vue, mon ingérence dans les affaires a ses limites.
Ne chercher pas à me rencontrer, cela ne peut être possible et examinez cette offre comme un privilège, un tarif de bienvenu…
Vous voyez ce que je veux dire ?
- (…)
- Prenez ceci comme un ultimatum, je vous rappellerai à l’aube. Je sais que votre soupe est bientôt prête,prenez le temps de réfléchir.
Le vieil homme resta perplexe, considéra le vieux poêle rescapé de la dernière avalanche, bringuebalant sur trois pieds et comme à l'accoutumée se servit une bonne assiette de soupe. C’était toujours ça de pris en attendant que commencent les ennuis.
La nuit fut courte et le matin, comme convenu, la sonnerie du téléphone retentit. Le berger se tenait près de l’appareil car l’heure de la riposte sonnait et avant même que le loup ne se soit présenté, il tint ses propos :
« Voilà, j’ai bien considéré ton offre et je la trouve inacceptable. Je me permets donc de renégocier ton contrat en partant sur de nouvelles bases. Alors écoute-moi bien ! T’es toujours là ? »
- Haouuuu…. !
- Mon troupeau se compose de mille cinq cent bêtes, peut être as-tu pris soin de les compter ; cinq pour cent du cheptel représente soixante quinze têtes. Ce n’est pas raisonnable ! Considère que tu es en territoire occupé et qu’à titre exceptionnel, je veux bien te laisser une partie de l’alpage où tes agissements seront libres. Tu situes la roche noire, le pic du diable et les enfers? Ce périmètre est à toi ! Tu m’écoutes ?
- Haouuuu… !
- Voilà, je clos le débat et sache que mon fusil est prêt à l’emploi, capable de défendre cet alpage sans ménagement. Si tu fais preuve de docilité et de discrétion, je ne dédaignerai pas, l’automne achevé, te laisser quelques vieilles bêtes en piteux états qui seront incapables de redescendre l’alpage ».
Le vieil homme pensa qu’il en avait assez dit et se contenta de clore la conversation sans formule de politesse.
Il fallait maintenant songer au troupeau. Comment allait-il s’y prendre ? Les brebis ne venaient pas prendre position devant la cabane au son du clairon à la manière d’un régiment. Au contraire, de tendances plutôt anarchiques, les bêtes se dispensaient continuellement du berger. Chacune d'elles possédait une entité et une intégrité pourvues d’éléments antécédents. Comment alors parler de troupeau ! Pour le moment, les bergers fonctionnaient avec la connaissance du terrain et l’atavisme des bêtes.