Partie 1/Chapitre 6-7-8

Chapitre 6

 

Le vendredi, comme prévue, la jeune fille, se pointa devant la masure du berger. Le vieil homme s’était préparé à sa visite et la cabane  se présentait sous des apparats dignes de recevoir un ministre. A travers cette ostentation, on pouvait distinguer la place proprement balayée, le lit   fait dans les règles de l’art, les affaires et les accessoires disposés en bonnes et dues formes sur les étagères et la table débarrassée de tout superflu…

Le café venait de passer et son parfum contribuait aux bons auspices de cette seconde rencontre. Le berger avait assimilé la première leçon de communication ; place à la pratique.

 

 - Hello !! 

-  Salut, le café est prêt.

-  Ah ! Bonne nouvelle…S’exclama la jeune fille.

 

Puis, un sifflet d’admiration s’échappa de sa bouche arrondie

 

-  Quel palace !!

-   (…)

 

La splendeur de la cabane fit son plus bel effet et ne laissa pas la jeune fille indifférente.

 

-  Quelle luxuriance !

-  (…)

 

Son regard se posa sur le berger, le parcourut de la tête aux pieds, découvrant ainsi des cheveux bien ordonnés, un visage proprement rasé, une chemise impeccable et bien boutonnée, un jean décent et des souliers, qui malgré l’usure, laissaient apparaître des traces de brossage.

 

-  Ben dit donc,  doit pas monter grand monde par ici…

-  Tiens, tais-toi et prends donc du café pendant qu’il est encore chaud.

 

Il se souvint de la susceptibilité de la jeune fille et regretta ses propos, mais rien d’inopportun ne se présenta. Il servit la jeune femme dans un quart approprié. Cette dernière ressentit la fraîcheur du matin et enfila un de ces pull-overs à grosses côtes qui lui allaient pour ainsi dire très bien.

 

Cette seconde rencontre ne ressemblait nullement à la précédente. Elle sortit quelques brioches de son sac et tous deux commencèrent un exquis petit déjeuner.

Les deux êtres, dans la candeur et la pâleur matinale, entamaient une journée autour d’un poêle ronronnant, d’un café fumant, d’un paysage  serein. Les silences  valaient toutes les bonnes paroles du moment. Cette situation n’a de véritable sens qu’à travers le partage. Des perspectives se dessinent, des plans se transforment en volumes. Les soucis ne trouvent plus d’échos et deviennent mornes, taciturnes, aphones…

 

Le petit déjeuner savouré, une des journées les plus ordinaires pouvaient se poursuivre. Le vieil homme vivait le moment présent et prenait les heures dans leur ordre d’apparition. Il ne dérogea pas à la règle. La suite consistait à se préoccuper du troupeau et éventuellement à soigner les plus mal en point.

-  A propos, lança la jeune fille, mon nom est  Garance. Puisque tu ne me l’as pas encore demandé…

-    Moi, c’est Sylvestre…

-    Je sais, je sais…

-    Ah bon ??

-   Quand même !!! Qui ne connaît pas Sylvestre dans la vallée ! Comment crois-tu que je sois parvenue ici jusqu’à toi ?

-   (…)

-    Arrête de l’ignorer, cela te donne de l’importance  et ça ne te va pas du tout ! Bon, tu n’as pas vu Ramsès ? Il a filé devant moi…

-   Ramsès… ??

 

Ah ! Il aurait dû y songer nettement plus tôt, cette jeune fille aux candeurs absentes ou cachées ne pouvait être qu’accompagnée dans la vie…

Et elle, d’insister :

-  Oui, Ramsès ! C’est un compagnon formidable, je me suis dit qu’il te pouvait être d’un très grand secours… Il a pris les devants comme toujours semblant comprendre déjà le travail qui lui serait confié.

-   Mais… ??

 

Le vieil homme ne semblait pas comprendre… Oh, du travail, il y en avait certes, mais pour une seule personne. La nécessité d’être libre reprenait le dessus. Le partage d’accord, mais surtout pas dans les tâches de l’estive…

 

-   Bon, allons le chercher, il doit sans doute être près du parc à brebis, il est impatient tu sais.

 

De la façon dont en parlait Garance, Sylvestre se rendait compte de la place que pouvait occuper Ramsès dans sa vie. Il en soupira d’insatisfaction… Au contraire, Garance prenait un malin plaisir à voir les grimaces du berger et mettait en évidence un certain ravissement non dissolu  qui mettait mal à l’aise le vieil homme.

Ils se dirigèrent à leur convenance en direction du parc à moutons, soigneusement disposé en demi-lune et furent accueillis par un petit être à quatre pattes, tout joyeux de cette visite.

 

-   Voilà..., Sylvestre, je te présente Ramsès, fidèle compagnon du berger… 

 

Jamais de mémoire de jeune fille elle n’avait vu un regard s’illuminer ainsi. Sylvestre regarda Garance avec de grands yeux exprimant toute son affection, puis se tournant vers le chien :

 

-   Ah, voilà enfin une bonne nouvelle, voyons de quoi est capable ce petit animal.

 

Il se mit à siffler en pointant son regard en amont du troupeau et le chien, sans la moindre hésitation, se plaça au-dessus de celui-ci en attendant la suite des ordres, la queue bien agitée.

 

-   Bien..! C’est un excellent début ! Voyons autre chose. Ramsès, derrière !

 

Et le chien, comme si des années de travail auprès du berger s’étaient écoulées, vint se placer à ses côtés, la truffe alerte, la langue pendante et le regard empli d’impatience, attendant des signes avant coureurs.

-  Bon, maintenant que ce petit animal semble avoir trouvé son maître, il serait temps que tu me mènes auprès de tes brebis qui « n’ont besoin de personne ! »

 

Le vieil homme semblait bien embarrassé de cette proposition soudaine ; il aurait envisagé d’autres sujétions.

 

-   Ben, tu vois bien qu’elles sont là… 

 

Il ne se faisait guère d’illusions et s’attendait à la réponse.

 

-   Tu veux bien arrêter de me prendre pour une imbécile !! Maintenant que les présentations sont faites, mènent moi à tes brebis !!

-   C’est que…

-   Ah ! Quoi encore !

-   Ben, cela fait bien au moins trois jours que je ne les ai point vues. Oh, je ne suis pas trop inquiet, elles finiront bien par réapparaître un jour ou l’autre…

-   Trois jours !!? Cela veut dire que la dernière fois que tu les as vues, c’était avec moi ?

-   Voui…

-   Tu dois bien avoir une idée préconçue de l’endroit où elles pourraient paître !!?

-   Voui…

 

Le regard transperçant et les propos ironiques de la jeune fille fustigeaient le berger.

Il en avait connu des orages d’une violence rare, il avait échappé maintes fois aux colères du ciel, côtoyé pour ne pas dire apprivoisé la foudre, mais jamais, d’aussi loin qu’il pouvait se souvenir, il n’avait ressenti une telle intensité. A travers l’encaissement de ce choc, il ne put que bredouiller… 

 

-  Peut-être que… Ben…Heu…Oh, puis après tout, tu n’as qu’à me suivre… 

 

Dans la confusion la plus indescriptible, le trio emprunta une vulgaire pente herbeuse en direction d’un point bien loin d’être déterminé.

Ce chemin, maintes fois sillonné, n’aboutissait de toutes façons à aucunes de ses brebis. Il essayait encore une fois de sauver les apparences.

Lorsque le berger se mettait en tête de rendre visite à ses bêtes, il sillonnait les drailles menant à son troupeau avec un engouement certain. La gaieté le gagnait.

Cette fois-ci, le manque de courage lui faisait défaut pour différentes raisons. La première aurait pu suffire : tout d’abord il n’en avait pas envie et désirait être le seul à choisir l’instant de surprendre son troupeau.

Les données avaient changé. Sylvestre croyait en la capacité de cette femme à changer la face du monde et l’acceptait comme telle...

La seconde raison s’apparentait à la réalisation de tâches plus urgentes et enfin, loin d’être absurde, l’emplacement ignoré de son troupeau déterminait la troisième raison.

Ils étaient partis tous les trois, Ramsès joyeux de se promener, Garance de se dégourdir les jambes et Sylvestre..., bougonnant lui…

La petite troupe dont le rythme était cadencé par le vieux berger marchait au ralenti. Sylvestre n’avait aucun enthousiasme à se rendre nulle part…

Il les fit passer en des endroits impossibles, à travers des pentes raides, des talus impraticables, des combes encaissées. Rien n’y faisait! Ramsès et Garance répondaient toujours aux sollicitations du terrain.

 

Ils empruntèrent une draille montante étroite, passèrent entre deux jeunes mélèzes, longèrent une vire, redescendirent par un éboulis, s’écartèrent d’un gros bloc et suivirent ensuite un semblant de chemin pour emprunter à nouveau,  une draille montante étroite, passer entre deux jeunes mélèzes, longer une vire, redescendre par un éboulis, s’écarter d’un gros bloc et suivre ensuite un semblant de chemin pour enfin emprunter à nouveau,  une draille montante étroite, passer entre deux jeunes mélèzes, longer une vire, redescendre par un éboulis, s’écarter d’un gros bloc et suivre ensuite un semblant de chemin … Et de tomber sur Ramsès, couché en travers, la tête posée sur les pattes antérieures attendant bien gentiment Garance et Sylvestre.

 

-    Dis donc Sylvestre…

-    Oui, quoi est c’qu’y a ?

-   Tu n’serais pas par hasard en train de te ficher de moi ?

-   Qu’est ce qui te fait dire ça … ?

-    Peux-tu m’expliquer ce que fais Ramsès couché là, à nous attendre ?

-     Ben…, tu l’as dis toi-même, il nous attend…

-    Comment se fait-il alors qu’il se trouvait derrière nous il y a quelques instants de ça et que maintenant, on  le retrouve devant nous, couché  certainement depuis un  bon moment ?

-    Ben…, j’en sais trop rien moi, peut-être que ce chien est doté de nombreux pouvoirs…

-   Ah, ça suffit comme ça maintenant !!! Tu crois que  j’ai pas compris ton manège ? Cela fait une heure que tu nous fais tourner en rond dans la montagne !!! Arrête de me prendre pour une sotte !! Heureusement que le chien que je t’ai donné n’est pas aussi idiot qu’il en a l’air, il s’est bien gardé de faire un tour de plus… J’attends maintenant des explications et j’espère pour toi qu’elles seront censées ! Tu ne vas pas me faire passer tout de même pour une touriste !! Ah non ! Pas ça !!!  Alors ! ??

-   Ben… J’ai pas trop d’explication à te donner. Je ne  sais pas où elles sont, c’est tout !

-   Comment cela est-il possible ?

-  Pourquoi ce ne serait pas possible ? On contrôle pas  tout dans l’alpage… Si tu crois que c’est facile… Et puis tu sais, en ce moment, j’ai d’autres soucis !

-   D’autres soucis ?  De quoi veux-tu parler …?

 

Le vieil homme hésita puis se décida :

 

-    Ben… Y a le loup… !

-    Le loup ? Voyons Sylvestre, tu ne vas pas me faire croire à ces sornettes…Tu continuerais pas à me  prendre pour une idiote ?

 

-    Non non ! Je t’assure que loup n’est pas loin et qu’il m’enquiquine !!

-    Mais…Tu l’as vu ?

-    Non…Pas vraiment…

-    Alors... ?

 

Il n’allait pas raconter les épisodes rocambolesques précédents qui le mettraient dans une posture ridicule ; il fut à nouveau embarrassé…

-    Si !! Je l’ai vu pas plus tard qu’ hier soir !! Il m’a égorgé trois brebis !

-    Vraiment… ?  Mais alors où sont les cadavres ?

-    Ben…, je les ai enclapées. Faut pas trop les laisser  traîner dans la montagne…

-    Tu n’serais pas en train de te moquer de moi, à nouveau ?

-    Ben…, pourquoi le ferais-je ?

-    J’en sais fichtre rien, mais je ne crois pas un mot  de ton histoire ; tu devrais la garder pour les petits à la veillée…

 

Le vieil homme n’imaginait même pas une seule seconde raconter cette histoire à un enfant avant son sommeil. Tout juste bon à faire des cauchemars.

 

-   Oh ! Et puis j’en ai plus qu’assez ! Laissez-moi donc tranquille ! Retournez donc tous dans la vallée, j’ai plus envie de voir personne !!!

 

Et, il n’attendit même pas la suite, il rejoignit en toute hâte sa cabane laissant béatement sa compagne du moment. De toute façon, s’éterniser avec cette jeune fille ne servait à rien, même plus à passer du temps en bonne compagnie.

 

-   Mais attend Sylvestre…. Ne te fâche pas pour si  peu…C’est pas grave…

 

Le vieil homme n’entendit pas la fin de la phrase et lança :

 

«   Va au diable avec ton savoir ! »

 

Déstabilisée par la susceptibilité momentanée du berger, la jeune femme ne savait plus quoi faire. A son tour, elle comprit la leçon et ne demanda pas son reste. Elle tenta de se repérer au cœur des montagnes et entreprit de redescendre dans la vallée sans demander la suite… Elle verrait plus tard ce qu’elle envisagerait.

 

Quant au vieil homme, tout léger de s’être débarrassé de la jeune femme, bien qu’il eut beaucoup d’estime à son égard, put reprendre ses activités ordinaires. cela n’était plus possible ; les limites du supportable avaient été franchies. Un retour brutal à la solitude lui permettrait de retrouver sérénité et confiance. « Ne devoir de compte à personne » était la devise du moment…C’était souvent sa devise.

 

Il poussa la porte de sa cabane examina le poêle et lâcha un énorme soupir dont la durée fut homologuée pour le record absolue de l’alpage… Certes, il était le seul candidat. Mais tout de même, la performance dépassait ses ambitions…

Désormais, le doute l'habitait et occupait de jour en jour une place grandissante. Seul son imagination soignait les maux et plaçait son ennemi dans des situations périlleuses.

Ainsi deux loups se rencontrèrent:.

-   Hello…ouh…

-   Qui te rend hardi de troubler mon breuvage ?

-   Plait-il…

-   Tu seras châtié de ta témérité.

-   Hola… Tu ne serais pas en train de me prendre pour un autre ?

-   Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

-   Ah!… voilà, c’est bien ce que je craignais.

-   Il faut que je me venge…

-  Bon, ça suffit ! Regarde-moi bien en face, je ne suis pas un agneau mais un de tes congénères, si je puis m’exprimer ainsi.

-   Oh ! Excuse-moi ! En ce moment je perds un peu la tête, j’ai quelques soucis ! Je n’arrive pas à sortir des fables de ce bon vieux La Fontaine…

-   Tu veux l’adresse d’un psy ?

-   Non non! J’ai juste  besoin de voir d’autres Canis lupus… Pour être rassuré. D’ailleurs, Ca va déjà beaucoup mieux.

 

Et sur ces entrefaites, apparut un troisième loup venu aussi pour se désaltérer.

Et le loup précédent de reprendre :

 

-    Qui te rend hardi de troubler mon breuvage ?

 

Et lui vint encore cette histoire

 

Un jeune loup vivant dans un alpage généreux vint à se poser quelques questions existentielles. D’ordinaire, la métaphysique n’était pas sa tasse de thé et d’ailleurs le thé n’était pas non plus sa boisson préférée… Même pour un loup so british… un monologue intérieur s’établit :

 

« Pour me parler, dois-je m’allonger ou rester sur mes quatre pattes ? Cela commence bien… Je suis déjà confronté à un problème avant même d’avoir entamé mon analyse…. Je vais m’allonger mais rester à plat ventre. Si les autres me voient sur le dos, je serais ridiculisé.

 

Bon, alors, vais-je continuer de nuire à ce pauvre berger en me nourrissant de ses brebis ? Je pourrais envisager autre chose ; mais alors que vais-je manger ? De l’herbe ! Finalement, cela ne doit pas être très désagréable. Il me faudra juste un temps d’adaptation… Voilà tout… Puis, le troupeau pourra paître en toute quiétude. Oui mais… Si je deviens herbivore, je vais ressembler à un mouton et devenir une proie pour d’autres loups… »

 

A ce moment là, une brebis égarée du troupeau passa près de lui dans les hautes herbes sans le voir. Le loup se trouvait dans une position idéale de planque et se dressa d’un seul coup avant de se jeter sur le pauvre animal…

 

« Je reprendrais ma séance plus tard, après avoir géré l’urgence… »

 

 

Chapitre 7

 

En ce début de matinée, point de paysage… La nebbia…, la neb, comme disait le vieux berger, s’installait et semblable à  un piquet planté devant la cabane stagnait comme une fatalité. Le vieil homme savait qu’il fallait prendre ce mal en patience et aimait à se répéter : « qu’est ce que tu veux y faire ?... Rien… ! C’est comme ça et pas autrement ! »

Il considérait le brouillard comme un personnage énigmatique et vivant, apparaissant le plus souvent en cette saison sans rien demander à personne, juste le droit de demeurer quand bon lui semble au coeur de l’alpage. Ce sans domicile fixe erre tantôt dans la vallée, tantôt dans la montagne et prend souvent au dépourvu les habitants. Il est dans la plus part des cas, l’invité de dernière minute.

Le berger lui, s’attend à ce qu’il apparaisse à n’importe quel moment, comme un hôte à qui on propose le couvert.

Cette créature particulière, certes encombrante, n’a aucune exigence en la matière. Elle sait rendre les êtres vivants autour d’elle discrets et appelle les voisins à la plus grande prudence.  Peut-être que le vieil homme, s’il avait vécu à une autre époque aurait considéré ce phénomène naturel comme un signe divin, une présence mystique, une révélation qui le pousserait vers des sentiers plus raisonnables… Au contraire…, il ne croyait plus à une quelconque proclamation céleste et à l’instar d’un de ses compatriotes berger, ne se laisserait pas envoûter par de vulgaires hallucinations…

 

Le brouillard se leva et s’en alla sans donner la moindre explication sur sa prochaine destination.

Ce fut à cet instant qu’une silhouette masculine s’avança vers lui :

 

-   Que faites vous donc par ici, le chemin se trouve en contre bas de la cabane. Vous n’avez   pas vu le panneau… ?

-   Au contraire, si j’ai emprunté le semblant de chemin qui mène jusqu’à ta demeure, ô toi le pâtre, c’est pour mieux discerner et considérer cette vie au-delà des sentiers battus…

-  Ah… ?

-  Distinguons nous du commun des mortels et élaborons un monde parallèle dans lequel notre vision dépasserait cette ligne d’horizon…

-  Hein… ?

- Oui ! Ne dit-on pas que le poète voit plus loin que l’horizon et que l’avenir est son royaume… ?

-  Pourtant que la montagne est belle… Ca y est, enfin une référence à ses connaissances… Et que cherchez vous à travers ces contrées… ? 

-  L’inspiration !

-  Qui ?

- L’ins-pi-ra-tion ! Ce concept qui nous guide au travers de nos investigations et qui nous permet de nous élever…

 

Le vieil homme qui essayait de comprendre ces derniers propos désigna de son index le sommet de la montagne… « Le pic sans nom ! Vous verrez, vous serez bien au-dessus de tout ! 2953 m et pas un de moins ! De là haut, vous verrez… »

 

- Mais non ! Que diable ! De la spiritualité ! Laissons là nos montagnards dixies les  Hillary, Wimper, et autre Coolidge…  

Et tournons nous vers Aragon, Eluard, Saint John Perse… Redécouvrons nous à travers eux et avançons loin du spectacle de  l’illusion que l’on nous inflige chaque jour… Pour mieux illustrer mes propos, j’ai écrit ces quelques vers envers un être qui m’est très cher…

Il se tourna en direction des sommets oubliant, le temps de sa récitation, le vieux berger et avec une conviction très personnelle s’élança dans les vers suivants.

 

«          J’appréhende les matins froids et bucoliques

            Où ton absence dénude mes journées

            Me voilà, clopin clopan

            Cynique

            La démarche mal assurée

            Rêvant de facéties

            D’élégance

            Moi le mécréant, l’insoumis, le fourbe

            Inopinément

Ceci n’est qu’illusoire

Dans l’absolu

Point de repenti

Province de mon désespoir

Echappe à mes calomnies…              »

 

Le berger se mit à applaudir naturellement… « C’est très beau… ! »

 

-  Que trouvez vous de beau dans tout ceci ?

-  Ben …  Je sais pas moi …

-  Voilà bien …  Vous ne savez pas !

-  C’est beau voilà tout ! Pas besoin de chercher midi à quatorze heures !

- Justement ! Cherchons ! Traçons notre route et trouvons de façon décalée un autre chemin qui nous illumine et nous dispense d’une vision terne de ce monde que l’on nous impose…

-  Ah… ?

- Le monde mis à nu au regard de l’Homme est un leurre. Le vrai regard à porter est à l’intérieur…

-  Ben, c'est-à-dire qu’à l’intérieur de la cabane, le paysage est assez limité. Les ouvertures ne sont pas très grandes et les murs assez sombres. Il faut vraiment être dehors pour apprécier à sa juste valeur le paysage.

-  Je comprends bien que vous faites partie de ces gens qui refusent de s’élever et courent bien malgré eux à leur perte… Tant pis ! Nous resterons une poignée à survivre dans un monde insoumis. Nous ne pouvons finalement pas grand-chose pour vous… Triste destinée…

 

Et sans même jeter un regard au vieux berger, les yeux rivés sur ses chaussures, le visiteur prit la direction de la vallée…

 

Sylvestre se demandait si cette apparition n’était pas le fruit de son imagination rendue fertile par les derniers évènements.  Se trouvait-il dans un monde intérieur déjà lui-même placé dans un monde intérieur plus vaste ? A la manière de poupées russes ?

 

Cette vision l’effraya quelque peu. Sylvestre scruta l’horizon, s’étira, soupira, fit quelques pas en avant et d’un air satisfait, la bouche en canard, rentra dans sa cabane afin de prendre les jumelles…

La brume s’étant dissipée, il ne pouvait s’empêcher de s’assurer  de la conformité de l’alpage. Sait-on jamais, le brouillard aurait put emporté avec lui un pan de la montagne…

 

Les jumelles s’avéraient indispensables pour le gardiennage du troupeau. Petit à petit, cet outil s’était converti en un objet familier et tout devenait prétexte à son usage.

La paire de jumelles représente la télévision du berger dont les émissions ne sont que des réalisations de télé-réalité. La plupart des films qui défilent sur l’écran naturel sont des documentaires animaliers. Ils ont la singularité de se réaliser toujours en direct.

Ainsi, les heures passées à l’observation équivaut sans doute chaque jour au temps dont dispose les citadins devant leurs téléviseurs.

Aujourd’hui, l’émission aurait pu s’intituler «  Il était une fois dans les alpages ». Les séquences seraient probablement trop longues aux yeux de certains et le manque d’action plongerait sans doute le téléspectateur dans l'ennui le plus total.

Au contraire, le berger trouvait ce documentaire passionnant et ne ratait sous aucun prétexte les épisodes qui défilaient chaque jour au bout de ses jumelles... Bien sûr que le vieux berger aimait à retrouver  ces aventures passionnantes ! Il en était lui-même le réalisateur !

 

 

Chapitre 8

 

Le vieux berger prenait tous ses repas de midi en extérieur,  sauf les jours de mauvais temps, et encore… Il faisait un dîner frugal constitué d’un bout de saucisse, d’un morceau de fromage et d’une tranche de pain. Ce n’était pas la misère, d’ailleurs Sylvestre se rattrapait le soir avec, notamment, une bonne  assiette de soupe…

Les anciens ne se passaient jamais de la soupe. Lorsqu’ils évoquaient avoir pris un repas de roi, disaient s’être servi deux fois de soupe.

Casser la croûte en plein air devient un avantage, puisque la contrainte des horaires disparaît. De plus, chaque jour, le berger prend le temps de choisir son restaurant.

Le menu et le service laissant à désirer, le cadre se renouvelle sans cesse : terrasse ombragée ou en plein soleil, vue sur la montagne ou sur la forêt. Le mobilier de l’auberge doit aussi répondre aux exigences du vieil homme: rondin de bois ou lauze pour la table, tapis de mousse ou pierre carrée pour le fauteuil…

Qu’on le veuille ou non, tous les repas consommés en dehors de la cabane sont partagés avec le voisinage animalier.

Le pique-nique du berger demeurant sommaire à midi, la distribution restait, toute proportion gardée, indigente. Quelques peaux de saucisson, des croûtes de fromage et des miettes de pain satisfaisaient tout de même les invités…

Sylvestre n’était pas fétichiste et ses croyances s’arrêtaient aux limites proposées par son regard. Au delà de la ligne d’horizon tout devenait superflu, extravagant et mystérieux, mais ne débouchait jamais sur des explications ésotériques. Toutefois, le vieux berger  considérait les résidus de repas comme des offrandes pour la montagne, afin que celle-ci les lui rende dans les moments difficiles ; et c’était dire qu’en ce moment…

Les chocards à bec jaune se trouvaient les premiers au point de rendez-vous. Pas besoin d’invitation, ils repéreraient le vieil homme à des lieux à la ronde. En cette période, l’alpage n’était pas beaucoup fréquenté et le moindre mouvement au sein de la montagne attisait la curiosité de ces corvidés.

La technique est très simple ; tant que le berger progresse en avant en empruntant les drailles, ces oiseaux se font discrets. Mais dès lors que le vieil homme s'assied, ne serait-ce que pour contempler le paysage, ces voltigeurs apparaissent, sortis du firmament.

L’approche s’établit progressivement par étapes successives. Tout d’abord un survol rapide, hasardeux, du moins en apparence, pour ne pas éveiller les soupçons de la concurrence ; puis un atterrissage un peu distant, afin de prendre la mesure de l’humeur du berger ainsi que de la consistance du repas à prendre… Toutes les miettes sont prises en considération, sans aucunes exceptions et leurs dispersions freinent la querelle du partage… Chacun les siennes… C’est ce qui s’appelle, casser la croûte.

 

Puis, petit à petit, les volatiles prennent de l’assurance, grignotent du terrain, ne laissant au minimum qu’une marge de sécurité entre l’homme et leurs agissements. Il n’y a pas famine et les chocards n’expriment pas le besoin de sacrifice. Après le départ du berger, lorsque la place reste vide, les oiseaux s’en donnent à cœur joie et ne laissent rien traîner derrière leur passage. Ensuite, ils repartent comme ils étaient venus se dispersant dans les flots de différents courants qu’engendre la montagne.

 

Ce jour là, ce principe n’échappa pas à la règle. Le vieil homme ferma derrière lui sa cabane et descendit la butte afin de se rendre à l’orée du bois. Il avait auparavant identifié quelques brebis en mal de plaines, prêtes à descendre pour goûter les pâturages du village. Il aurait bien laissé faire la chose ; rien de plus naturel que de se laisser tenter par une nourriture goûteuse. Cependant, les habitudes gagnaient vite l’ensemble du troupeau et le pèlerinage ne pouvait plus être contenu.

 Pour enrayer ce mécanisme, il suffisait de devancer la poignée d’irréductibles et de faire comprendre, Ramsès en tête, que leur émancipation n’était point raisonnable. L’opération fut effectuée dans les règles de l’art et la vingtaine de brebis s’apercevant de la cause perdue, se mit à brouter dans le sens de la montée, feignant de ne pas comprendre l’attitude des deux gardiens. Sylvestre et Ramsès ne paraissaient pas  au plus pressés et savaient qu’après un semblant de diversion, les brebis effectueraient une seconde tentative. C’était l’occasion de contempler  la vallée et d’observer l’activité du lieu-dit.

 

« Personne,  Dégun !» pensait le vieux berger. « Mais que font ces braves gens à cette heure ci ?! Il est près de midi ! Ils ne doivent pas être en train de dormir ! »

En effet, le village prenait des allures de carte postale et seule la fumée des cheminées témoignaient de l’activité des Hommes. Le vieux berger soupira, observa malicieusement son compagnon et entama lentement la remontée en direction de l’alpage. Il traversa le bois, dépassa les derniers résineux et jugea le moment opportun pour casser la croûte. Il ne se trouvait pas très loin de sa cabane mais attachait une grande importance à prendre son repas dehors.

Il déposa son sac à dos qui faisait office de biasse, c’est à dire dans lequel on pouvait trouver le nécessaire pour prendre un simple repas. Le temps de tout sortir, un premier chocard fit son apparition dans le ciel,  passa au-dessus du vieil homme et stoppa son envol en se posant sur un rocher à quelques encablures des deux convives. Cet animal se différencie des autres issues de la même famille par son bec jaune et ses pattes rouges. Il est sans doute le moins farouche et donc très audacieux.

Le repas fut entamé et bientôt achevé. La durée  de celui-ci  dépendait de la résistance des mets. Le berger s’en trouvait tout de même satisfait. Il distribuait maintenant les couennes de jambon et les restes de fromages à son hôte qui, se rapprochant, ne se situait plus qu’à deux pas de lui.

Ramsès ne  bronchait pas. Il était prioritaire et son maître lui avait déjà proposé sa part. Une fois le partage effectué, on pouvait constater  la frugalité du repas prit par le vieil homme.  C’était comme ça…

D’autres chocards impatients de participer au repas se montrèrent, ignorant les étapes d’approche et de présentation. Pas de temps à perdre. La colonie se partageait les miettes sans négociation,  réservant cette pratique  à l’arrivée des grands corbeaux. D’ailleurs, un premier couple pointait déjà au-dessus en vol semi stationnaire.

Le berger s’amusait de voir ces oiseaux se succédaient les uns derrière les autres.

 Par ordre d’apparition il voyait arriver les plus petits, puis les plus grands qui venaient s’imposer.

 Son sourire s’ouvrait largement, quand soudain il se figea.  L’oiseau, crevant le ciel était moins drôle. Il ne prit même pas le temps de se poser… Il n’avait que faire des miettes, Non, ce qui l’intéressait, c’était plutôt des brebis bien en chair. Il vit l’aigle passer une première fois à vide, puis trente secondes plus tard, à contre sens, tenant trois gros agneaux dans ses serres. Silencieux, il ne prêta que peu d’attention au berger et disparut derrière la cime des grands mélèzes.

Le grand oiseau n’était plus visible, mais le berger devinait sa trajectoire… il se représentait une ligne imaginaire dans le ciel et la prolongeait le plus loin et le plus tard possible. Sa conclusion fut simple. Le rapace devait être au dessus de la cabane d’Anselme…

 

 « Tiens donc ruminait-il ».

 

Il pensait que ce vieux lascar, en proie aux mêmes difficultés, endurait à l’identique ses épreuves.… Pourtant l’oiseau repartait depuis son alpage, les serres surchargées, donnant au travail effectué un rendement maximum.

Alors pourquoi traverser toute la vallée, alors que ce rapace pourrait très bien se servir chez ce bon vieil Anselme ? Malgré tous ses déboires, il se glorifiait du choix fait par le loup… 

 

« Mes brebis doivent être beaucoup plus belles que les siennes.» songeait le vieil homme.

 

 Son ennemi, le loup, faisait grande confiance à l’aigle qui opérait sans accroc. Le berger était stupéfait mais savait qu’il subsistait quelque part une anicroche. Il mettrait tout en œuvre pour la découvrir. C’était peut-être son ultime combat… C’était aussi son premier… Néanmoins, des pistes à suivre se dessinaient… Il attendait encore  que son adversaire ne se dévoile un peu plus pour pouvoir enfin intervenir. Les zones d’ombre de cette histoire ressemblaient  encore à celles laissées par le grand rapace au-dessus de ses brebis.

 

 

fin de la première partie