Partie 1/ Chapitre 2
Chapitre 2
Arc bouté pour mieux appréhender les éléments, le vieil homme progressait lentement, mais restait opiniâtre dans sa décision de combattre les gardiens du col. Il savait que ses brebis se tenaient dans un de ces multiples recoins de la montagne. Il s’attendait dès lors, à voir surgir de nulle part, des démons aux tridents acérés, lesquels le feraient trébucher et dévaler la pente. Dans un bruit de tempête, leurs rires se morfondraient depuis la cime jusqu’aux pieds des blocs et enseveliraient tout espoir de regagner la crête…Malgré les prémices du mauvais temps, c’était sans compter sur sa pugnacité.
Les embruns venaient submerger son équipement de circonstance : un chapeau, une parka, un col roulé, de quoi faire obstacle aux intempéries. Une forte bourrasque vint lui fouetter le visage et lui déposa sur le bout des lèvres, un peu de sel. « La transpiration… » Pensait-il… Alors qu'Il parvenait à rejoindre un énorme bloc, une lame plus importante le fit perdre pied et le précipita sans ménagement au milieu des vagues. Il crut entendre : « Un homme à la mer !! », puis le son lointain d’une sirène, échappé d’un vieux chalut qui lui parvenait par bribes, la tempête recouvrant partiellement le bruit. Les éclairs balayaient les vagues à la manière d’un phare qui témoignait du drame. Pour échapper à cette furie, il se débattit, parvint à hisser la tête hors de l’eau et put saisir au passage une bouée providentielle. Quelques milles nautiques plus loin, il atteignit la grève et à bout de forces se laissa choir.
Lorsque le berger se réveilla, des cris d’oiseaux se perpétuaient de part en part de la montagne. Des goélands, des cormorans, des macareux moines. Non !! Il ne s’agissait vulgairement que de grands corbeaux malingres, véritables équarrisseurs de la montagne.
Le regard du vieil homme scruta l’horizon sans apercevoir le moindre rafiot. L’alpage se présentait sous ses meilleurs hospices et le troupeau paissait sereinement avec une quiétude que les mérinos, savournons et autres métisses du massif voisin envieraient.
Le berger s’examina brièvement. Il ne s’agissait en aucun cas d’une auscultation médicale approfondie, mais se considéra apte à se relever. Il ramassa son chapeau et en un soupir rejoignit sa cabane. Là, il se posta près du téléphone et patienta. Il n’attendit pas très longtemps :
« Allôouuu, Robinson ? Ici c’est encore le loup. Quel naufrage n’est-ce pas ? Enfin, tous les marins sont rentrés à bon port, sains et saufs. Il s’en est fallu de peu que l’un d’entre eux manque à l’appel. C’est un manque de vigilance parait-il. Ben, moi je te crois capable de revenir à plus de raison, d’ailleurs, je te laisse réfléchir encore un peu… . »
Que fallait-il faire ? Prendre les armes, se résigner, hisser les couleurs, puis d’abord lesquelles ? Pavillon noir, pavillon rouge, pavillon blanc pour évoquer la défaite ? Le berger restait songeur. Les Dieux de l’orage avaient choisi leur camp et seul Ulysse était capable de combattre le domaine de l’invisible. Tout était remis en cause. Une nouvelle stratégie devait être élaborée :
D’abord, faire sortir le loup de sa tanière, ensuite lui tendre un piège et pour finir, l’éliminer sans sommations. Quelle tactique implacable, quelle rationalité ! Il se satisfaisait lui-même. La clairvoyance, la simplicité et l’humilité faisaient parties de ses qualités et l’avaient guidé durant ces trente dernières années à travers l’alpage. Le partage s’avérait impossible.
La précipitation des évènements inhibait toute réflexion. Il prit le temps de s’asseoir sur un rocher et se mit à rêver, se voyant pêcheur de moutons, berger de poissons…
Le marin effectuait ses derniers préparatifs qui consistaient en la vérification de son matériel. Son petit chalut semblait ridicule au côté des bâtiments appareillés, parés à livrer bataille contre d’imposants bancs de poissons.
De loin, son rafiot ne ressemblait pas à un bateau mais plutôt à une virgule sur l’océan qui au gré des vagues, passait tantôt parenthèse à gauche, tantôt parenthèse à droite, un point en suspension au sommet de la vague, toujours prêt à sombrer lorsque les courants s’exclament !
Le vieux marin aguerri, malade d’être malgré lui à terre, ne prêtait plus guère d’attention à ces gloutons des mers qui le considéraient plutôt comme un poisson pilote…
En ce jour de Septembre, le vieil homme s’apprêtait à rejoindre seul les grandes étendues salées en quête de poissons égarés, en fin de parcours, à l’avenir fortuit et sans espoir…
Il quittait ainsi le port d’attache, et en dépit du mauvais temps qui sévissait sur le golf, dirigea son embarcation en direction du grand large. Fatalement, il ne pouvait échapper à la tempête…
Le visage du vieil homme rappelait la coque de son bateau…Lequel s’était identifié à l’autre ? Tous deux étaient rongés par le sel, le soleil et les écumes assaillantes.
Il franchit la dernière bouée du chenal ainsi que le bout de la jetée qui délimitait l’accès à la mer, ou à la terre selon le sens emprunté et qui donc pouvait dire « Bienvenue… » Ou « À vos risques et périls… »
Lui et son chalutier se retrouvèrent en pleine mer. Le marin ne possédait pas de coéquipiers, son bateau le contentait et faisait office de compagnon. Il était la condition nécessaire et suffisante pour se réaliser en tant que marin; du moins, c’est ce qu’admettait le vieil homme.
L’embarcation avançait, chaloupant aux travers de vagues d’une mer houleuse, sans néanmoins échapper au contrôle du matelot. Les creux et les monts de chaque rouleau ne présentaient de danger qu’aux néophytes de la navigation. Lui ne se classait pas dans cette catégorie, non par orgueil, mais simplement par expérience d’homme mature de la mer.
Au même moment, le vieux berger quitta sa cabane, comme chaque matin, en direction du col où l’attendait un banc de brebis. Son pas se faisait régulier, réglé comme une montre de précision confectionnée pour durer longtemps. L’approche du troupeau n’avait rien de solennelle, au contraire, elle était quotidienne, nécessaire, indispensable et s'avérait perte de temps s’il venait s’y ajouter un quelconque cérémonial.
Les irrégularités du terrain, qui différenciaient le berger des montagnes avec celui des plaines, ne gênaient nullement le vieil homme.
Le bateau fournissait de gros efforts et semblait se hisser péniblement au sommet de chaque vague avant de plonger impétueusement au creux de celle-ci. Il évoquait l’ascension d’un alpiniste à bout d’efforts gravissant le toit du monde et redescendant illico la montagne d’un bref rappel. La course demeurait ininterrompue, construite successivement d’ascensions et de dégringolades. Le marin ne distinguait plus grand chose; ses yeux se fermaient, s’ouvraient puis se fermaient, puis s’ouvraient suivant le tempo donné par la houle.
Le corps du marin tout entier faisait office de poumon ; l'estomac se nouait et se dénouait … Inspiration, expiration…
Les muscles établissaient leur fonction antagoniste…Ils se crispaient, puis se relâchaient… Inspiration, expiration.
Le marin restait accroché à sa barre comme l’est un naufragé à une bouée. Il gardait les certitudes d’un vieux briscard se persuadant du rôle qui lui incombait dans cette bataille. En réalité, il n’en était rien. La mer baladait son bateau au gré de ses humeurs et l’intervention imperceptible du vieil homme ne pesait pas lourd dans le déroulement de la tragédie…. Une goutte d’eau dans l’océan.
La taille des vagues terrifiante atteignait son paroxysme et paraissait, disproportionnée en rapport des efforts fournis par le marin. La transpiration du pêcheur se mêlait aux écumes et l’humidité persistante imbibait le corps tout entier du vieil homme…
Le berger grimpait la colline au prix de nombreux efforts, puis dégringolait la pente jusqu’ au creux du ravin avant de se reprendre et d'entamer à nouveau la montée suivante… Le vent redoublait et s’offrait à lui comme un obstacle, véritable cadeau empoisonné !
Il s’aidait de son bâton, pendant l’ascension de la côte. Il s’en servait comme un appui supplémentaire, pour démultiplier les forces à la monté et s’équilibrer dans les descentes.
Le froid et la moiteur l’envahissaient et l’engourdissaient, le faisant progresser tel un pantin en mal d’un bon marionnettiste.
Parfois, une rafale plus forte que la précédente l’obligeait à tournoyer autour de son bâton. Alors, Il se plaçait dos au vent et reprenait sa respiration.
Le brouillard, phagocytant l’espace, limitait la vision du terrain aux bouts de ses souliers, qui étaient recouverts de boues, mêlées d’infimes morceaux d’ardoise amoncelés sous les semelles. Ses jambes se faisaient de plus en plus lourdes et les glissades de plus en plus vertigineuses…
Le berger ne se dirigeait plus que machinalement, au bon vouloir des talwegs qui se présentaient à lui, mais se persuadait de la nécessité de poursuivre un cheminement jusqu'à ses brebis.
Il prenait en compte les conditions climatiques, mais qui ne pouvaient s’avérer être facteur de renoncement.
Quoi de plus dramatique, pour un marin, qu’un bateau en perdition au milieu d’une mer démontée et dont les espoirs de survie s’amenuisent après chaque passage de déferlantes. Le marin, en sursis n’a plus qu’à attendre la suivante, annoncée comme la dernière, l’ultime direct du droit l’amenant au KO.
On n’attend pas la vague comme on attend le métro ; à aucun moment le marin ne relâchait ses efforts. Il jouerait son atout jusqu’à épuisement, même si à ce stade du drame, le vieil homme n’était plus que l’ombre de son rafiot et n’allait pas tarder à disparaître, happé par l’océan.
Le berger glissait dans un torrent de boues, les godasses lourdes. Le souffle incessant du vent dans la capuche de sa parka lui faisait perdre tous repères. Le marin tenta bien de s’accrocher au balustre de son bateau, mais rien, ni personne ne pouvaient l’aider. Les assauts répétés de la mer le plaquèrent une énième fois à terre.
Le berger n’y voyait cette fois plus rien. La moiteur et la froidure associées pour l’occasion engluaient ses paupières et accentuaient l’effet de vertige. Le vieil homme se redressa, tituba et s’affala à nouveau sur le pont, la main errante agrippée à un cordage distendu…
Une fois à terre, l’individu se releva aux prix d’efforts insoupçonnés, s’épongea le front de sa main libre et reprit le combat… Puis, vint l’incident en dehors de toute échelle humaine. Un fracas assourdissant se produisit, venu du ciel, de la terre, de la mer … ? Puis plus rien…
Le marin se hissa sur ses deux jambes, couvert de boue, parcourut quelques pas en direction d’un gros rocher où s’étaient abritées quelques brebis.
Le rafiot échoué sur des récifs avait projeté le vieil homme à terre qui tenait toujours fermement son bâton. On pouvait maintenant distinguer l’agitation de l’océan…
La tempête cessa.
Les deux hommes qui à aucun moment n’avaient pu se croiser avaient traversé la tourmente, de l’alpage à l’océan, de l’océan à l’alpage en effectuant comme un seul homme un même combat. Etait-ce le berger qui pilotait le bateau ou le marin qui allait à la rencontre de son troupeau ?
Y
Le mécanisme figurait bien en place. Le parc situé en amont de la cabane contenait ses plus belles brebis : Il avait retenu les paroles du loup : « je ne lésine pas sur la qualité ». Il envisageait et anticipait sur les ressources de son ennemi : déguisement en faux mouton ou sous des attributs féminins séduisants, harponnage d’un baleinier, l’épisode marin restait ancré dans sa mémoire vive.
Juché sur un tabouret en cembro, Sylvestre guettait depuis la lucarne du toit un éventuel visiteur; le fusil en position de tir, toutes apparitions dans sa ligne de mire ne pouvaient lui échapper…
Cependant, lorsque deux bonnes heures se furent écoulées, le doute commença à s’installer. Personne ne vint se présenter aux abords du clos.
Le vieux berger lâcha alors un de ses soupirs dont il avait le secret et la maîtrise et qui malheureusement lui fut fatal. L’obscurité envahit la place, plongea sur le troupeau et comme une spirale infernale se releva.
C’était un gros rapace, rien avoir avec ces aigles qui nichaient dans le secteur et qu’il connaissait bien. C’était un oiseau trapu, d’une envergure gigantesque, avec d’énormes serres, capable de prendre trois brebis à la fois. D’ailleurs, c’est ce qu’il fit. Sa disparition fut quasi-simultanée.
Pantois, toujours dans la position du tireur, le berger, impuissant ne put que suivre des yeux cette minuscule tache qui disparaissait dans le ciel. Combien de temps resterait-il figé ainsi ? C’en était trop. L’adversaire était de taille, infaillible.
Bien souvent la détresse confond tous les hommes, peu importe leur rang social. Identique à l’égalité devant la mort, ce principe s’inscrit en nous que nous soyons saltimbanque, ingénieur, ministre ou berger.
Désemparé devant de telles mésaventures, les actes deviennent drame et lorsque s’ouvre la brèche, un vainqueur semble se dessiner : la lassitude, le désarroi, la désolation, le loup…
Pourquoi avait-il encore accepté de reprendre l’alpage ? Seul présent lors de l’adjudication de la montagne, il serait sans doute le dernier berger à faire paître ses moutons par ici. Le coin jouissait d’une difficile réputation due aux conditions morphologiques du terrain et dissuadait tous les prétendants.
Mais en ce qui le concernait, était-ce l’année de trop ? Possédait il tous ses moyens physiques et moraux pour pouvoir protéger le troupeau ? Les années précédentes, il avait toujours su faire face à de multiples incidents qui n’entraient en compte qu’à titre anecdotique. Pourtant, les mêmes repères rassurants, tels que de gros blocs massifs et imposants situés devant la cabane, imprégnaient toujours le même paysage. En 1969, la montagne s’écroulait et un énorme nuage de poussière obscurcissait l’alpage.
« Tu veux pas me croire ? Demande donc au père Janus !! »
C’était sa façon de raconter les évènements.
« Et puis ce jour là, il avait tellement plu, que l’eau passait devant la cabane »
Mais maintenant, qu’allait-il raconter aux paysans d’en bas ? Comment être crédible face à des incidents de cette ampleur ? Il ne donnait pas cher de sa notoriété qui laisserait une fin de carrière des plus insignifiantes.
Il vouait une passion inaltérable à ses brebis, sachant toutes les reconnaître. L’approche de certaines d’entre-elles relevait parfois de la psychologie, voire de la psychiatrie.
Outre le gardiennage de l’alpage, mission principale qui lui revenait, il devait être le garant de l’âme de ses brebis. Ainsi, parfois avec démagogie, il se contentait uniquement de sauver les apparences et cela s’avérait suffisant.
Mais avant tout, un berger est un mathématicien hors pair. En effet, il ne pouvait échapper à l’énoncé du problème qui se présentait sous cette forme :
Sachant que l’ensemble de son cheptel alpin se compose de mille cinq cents têtes, six cent cinquante mérinos, cinq cent vingt et une savournons, cinq cent vingt neuf communes, issues de différents croisements, de trente cinq noires, de cinq boiteuses, et de trente possédants des sonnailles, combien y a-t-il de brebis manquantes dans l’alpage ? De quelles races sont-elles issues ? Quels signes distinctifs présentent-elles ? Et de quel propriétaire proviennent-elles ? L’observation de cinquante ans de pratique le conduirait tout droit au résultat.
Il affectionnait quelques-unes d’entre-elles : Roussette, Rosalie, Cadette….
Peu nombreuses, il pouvait bien se permettre des égards à l’insu du reste du troupeau. Il ne fallait pas oublier son fidèle compagnon Gaspard, chien de berger qui se contentait de se coucher près du poêle, de manger sa polenta bien grasse et de dresser les oreilles lorsque la porte de la cabane grinçait. Son maître ne comptait plus sur lui lors de ses déplacements et lui accordait ce privilège au bénéfice de l’âge.
« Véritable curle ! » Disait-il.
Finalement, il fallait l’oublier pour le travail.
Le berger, accroché à ses certitudes ne vivait pas dans un imaginaire lointain. La maîtrise du troupeau lui échappait et les incidents prouvaient la fécondité naissante d’ennuis. Ce n’était pas du virtuel. D’ailleurs, lui terrien, citoyen de l’Alpe, ne considérait guère d’égard à ce concept monté de toutes pièces par l’Homme. Le combat devait continuer.
Il voulait se hisser au-dessus du rocher noir pour envisager un tantinet soit peu la situation. Il ne dominait plus rien et à défaut de s’enfermer dans un profond mutisme, se devait de prendre de la hauteur et d’affirmer sa présence.
D’un point de vue géographique, il occupait toujours l’alpage en compagnie de son troupeau. D’un point de vue politique, la situation était devenue désastreuse. Il n’aimait pas la politique, car il la considérait comme l’art du compromis et ne voulait sous aucun prétexte s’insinuer dans un quelconque consensus remettant en cause son intégrité. Il désirait rester vierge de toutes influences entendant mener sa barque de son propre chef. Ses brebis lui ressemblaient…
Il lui était impossible de pactiser avec le loup ; sa dignité le lui défendait. A travers ce machiavélique imbroglio, devait bien se dessiner une issue…
A contrario, son adversaire excellait dans ce domaine et la manière dont il tirait profit de la candeur du berger, semblait mener celui-ci vers la prospérité.
Il avait été le premier à prendre des initiatives en suggérant un marché. Pure stratégie, avide de pouvoir et de viande fraîche, une fois implanté, le champ se libérait pour la poursuite de ses ambitions. Ainsi, s’il se débarrassait du berger et lui prenant sa place, il pouvait utiliser le troupeau comme une réserve de denrées inépuisables …
Le berger ne l’entendait pas de cette oreille. Il n’envisageait pas de succession immédiate. Lui, occupait l’alpage de façon professionnelle, vivait dans une cabane décente et rejetait toute manipulation intempestive. Il s’inscrivait bien malgré lui dans la dialectique du maître et de l’esclave avec toute l’ambiguïté quelle comporte. Lequel jouissait de la plus grande liberté ?
« Celui qui peut se mouvoir sur l’alpage mais qui doit se soumettre aux conditions d’Autrui ou plutôt ce dernier qui jusqu’à maintenant gère la situation sans faille et qui se sert du berger comme d’un domestique ? Qui reste l’esclave de l’autre ? Symbiose ou parasitisme ? »
En l’occurrence, ici, Autrui apparaissait sous des traits biens connus : museau allongé, poil soyeux, mâchoire profilée et adaptée à la viande crue, flair infaillible et discrétion permanente. Le vieil homme ne retenait que le dernier point comme certitude. Il n’avait encore point vu l’animal et serait incapable de le dessiner sur les murs de la cabane à la manière des Australopithèques avant de partir pour les campagnes de chasse.
De prime abord, il ne cherchait pas la confrontation directe avec son ennemi, mais curieusement, il aurait bien aimé voir à quoi celui-ci ressemblait.
Mis à part cette doctrine qui consistait à prendre une revanche sur l’Homme, le vieil homme présentait des difficultés à cerner les intentions du loup. Il envisageait l’idée que la nature tentait ici de retrouver ses droits. Mais pourquoi avait-il été choisi, lui qui sans excès avait toujours vécu en parfaite harmonie avec cet écosystème ?
En tout état de cause, le raisonnement bestiaire s’apparentait à celui du commun des mortels et s’expliquait par une conquête de territoire. Le berger devait impérativement éliminer la bête sauvage pour ne pas entrer dans un conflit sans issu. Il voulait éviter la guerre froide. Si le loup ne s’était point illustré, les animaux disparus auraient été arbitrairement assignés à de malencontreux accidents, dus, entre autres, à la présence de chiens errants. Pourtant, avec arrogance, le loup poussait le vice jusqu’à exhiber ses malhonnêtes stratagèmes sous les yeux du berger.
Il parcourait des yeux l’ensemble de sa cabane comme si celle-ci enfermait depuis des lustres un quelconque secret. Il la soupçonnait d’être complice des derniers évènements. Il lisait sur les murs, interrogeait le plafond, menaçait le vieux poêle, appréhendait les fenêtres, subjuguait la porte, rien à faire, la garde à vue de l’ensemble que constituait la cabane ne menait à rien. Aucunes charges ne pouvaient être retenues contre elle. Il n’y avait pas association de malfaiteurs…