Partie2/Chapitre 1

 

Chapitre 1

 

C’était encore une de ces journées languissantes, toujours sans fin, où l’allégresse ne pointait plus. Les conditions  hivernales revendiquées par le trio infernal, le vent, la neige et le froid prenaient un malin plaisir à parcourir l’alpage.

Sale temps pour le berger qui n’avait cette fois plus le moindre repaire, même pas les sonnailles habituellement tintinnabulantes et qui bon gré mal gré auraient pu témoigner de la présence de quelques brebis éparses.

« Enfin », pensait le vieux berger, la journée ne faisait que commencer, non pas parce que sa montre le lui indiquait, mais bien parce que les lueurs de l’aube gagnaient du terrain et aussi parce qu’il venait de se lever.

 

« De quelle humeur se trouve le loup ce matin ? »

 

Et il poussa comme à son habitude la porte de la cabane avec un gros soupir qui résumait bien la situation. Point de satisfaction naissante ; la prochaine assiette de soupe se trouvait encore loin dans le temps.

Il eut à peine le temps de saisir  sa biasse et ses jumelles, à quoi bon les prendre, et de mettre son chapeau, qu’il se fit, de pas pressants, devancer par Ramsès…

 

« Mmm… » Maugréa t-il, rien de bien insolite  ne se préparait, la suite ne lui rendit pas raison.

 

Il n’y avait rien de bénin à ce que l’hiver s’installe prématurément et d’ailleurs, Sylvestre   pensait que cette offensive saisonnière n’était que passagère. De nouveau, il fallait partir à la recherche du troupeau, du moins d’une partie de celui-ci. Sans le moindre indice, cette besogne s’envisageait difficilement. En période ensoleillée avec un horizon clair, la tâche se serait entreprise différemment.

Aujourd’hui, il en était autrement, voilà tout !

Dès l'aube, quelle que soit la tendance barométrique, le vent d’en haut se mettait à souffler… S’illustrant de façon matinale,  il était une nouvelle fois au rendez-vous. Le berger le considérait comme une présence rassurante qui garantissait du bon fonctionnement de la nature. Mieux vaut partager l’alpage avec le vent qu’avec le loup.

Sa phrase fétiche : « Il faut laisser faire la nature » agrémentait bien nombre d’anecdotes et permettait au bon vieux berger  de ne pas prendre d’initiatives… C’était encore une manière de faire valoir sa malice et de s’en tirer à bon compte… Parfois, il préférait dire : « laissons pisser le mérinos. »

Le vent d’en haut, coutumier du fait, accompagnait le berger dans ses investigations.  « C’était comme ça et pas autrement ! » Sylvestre avait bien intégré ce facteur…

La neige tombait abondamment, sans pour cela faire de tapis blanc… Les flocons, aussi nombreux étaient-ils, passaient à l’horizontal sans jamais se déposer et venaient s’agglutiner sur les différents obstacles qui pouvaient se mettre en travers de leur course folle. Cela pouvait ressembler à un buisson, un rocher imposant, un talus ancestral, et même un vieux berger en quête de récupérer un troupeau disséminé au quatre coins de la montagne.

Ainsi, après quelques offensives de ces minuscules  assaillants dans leurs uniformes blancs, le berger  apparut drapé de ce même habit. On ne distinguait plus qu’une masse informe blanche qui se déplaçait, avec dans ces talons, cherchant un semblant d’abri, la silhouette de Ramsès qui à cette occasion  ressemblait à un fox à poil blanc…

Le vieux berger d’alors, pouvait dans cette situation cocasse, si au demeurant il avait été aperçu, devenir  un cas unique pour les zoocryptologues ; ces scientifiques devenus experts dans l’étude des animaux succeptibles d'exister, mais dont l’existence n’a pas encore été prouvée.

Il y avait de quoi susciter l’intérêt de ces savants qui pouvaient alimenter leur recueil de témoignages et par la même occasion envisager la présence d’une nouvelle espèce en voie d’apparition.

Imaginons la rencontre du « Grand Canidé » avec un de ces scientifiques.

 

 La confrontation se ferait en plein cœur de l’alpage, par un après-midi bien dégagé.  L’animal aborderait sans à priori le savant,  en dépit de son accoutrement « à la professeur Tournesol »  :

Le loup s'exclama:

"Dites ! Que faites vous là, vous ne ressemblez pas à un berger ? "

-   Non ! Je suis zo - o - cry – pto – lo – gue ! Il décomposa  volontairement chaque syllabe pour souligner le caractère incongru de son activité. Je suis à la recherche de… je ne sais pas exactement de quoi… mais ce qui est sûr, c’est que je finirais par trouver…

Le loup amusé par ce petit homme demanda :

 -   Fais-je parti  des zoocrypto…games ?

 -   Alors, voyons voir ça de plus près… Et le savant sorti de son attirail une énorme loupe qu’il déplia. Il se mit à observer soigneusement l’animal sous tous les angles qui sagement se laissait ausculter. « Hum… Belles oreilles…, truffe généreuse…, canines quelque peu entamées mais encore terriblement efficaces…, poil soyeux… »

 -   Alors dites !?

 -   Canis Lupus… Rien de bien nouveau, surtout en ce moment. Que faites vous à traîner par là ?

Et ironiquement le loup répondit :

-    Je m’initie à la phytocryptologie… 

 -   Et où en sont vos investigations ?

 -   Euh… mes travaux avancent, balbutia l’animal, ils restent encore secrets.

 -   Je vois…Je vois…, répondit l’homme à la barbichette…

En fait, une fois les apparences trompeuses écartées, Il s'aperçut qu'il venait  de découvrir une nouvelle espèce animal qui jusque là n’apparaissait sur aucun glossaire. Comment allait il l’appeler ?

Et comme la primeur et la gloire en revenaient à son découvreur il pensait à « Canis Lupus botanicus » qui en langage populaire signifiait « le loup botaniste » ou bien « Canis Lupus ironicus ». Il commençait à se douter que l’animal se payait sa tête… 

 

Le cas du berger nécessitait également une expertise.

 Après la découverte de Canis Lupus Gigantus, pourquoi pas Sylvestris pâtrus !!?

La neige n’en finissait pas de tomber où plutôt d’envahir l’espace… Le visage du vieil homme se métamorphosait au fur et à mesure des agressions des flocons  qui revêtaient, pour la circonstance, une armure de glace.

On devinait la stratégie suicidaire de ces petits grains blancs qui se dissimulaient sous des aspects cotonneux et qui au contact des commissures du visage avec la complicité de l’air ambiant devenaient glaçons. Chaque flocon se proposait bourreau, soldat au service des intempéries…

Le visage du berger avait depuis longtemps revêtu sa carapace de cuir : une peau délicate ne pouvait au cœur de l’alpage être de mise. Aucune cicatrice n’apparaissait sur le faciès du vieil homme. Pas de blessure obtenue à Dien Bien Phu, ou dans les rues de Chicago après une rixe avec des bandes rivales… Autant d’absence de marques distinctes assimilées à des décorations d’actes de bravoure.

Ici, les empreintes physiques se construisaient peu à peu, sans mémoire de dates mais donnaient au personnage de l’Alpe sa beauté significative. Nullement besoin de tatouage pour faire valoir sa virilité. Le temps se chargeait de tout ça.

Sylvestre ne maudissait pas les vicissitudes et les caprices du mauvais temps. Ils faisaient parties des règles de l’alpage et en toute âme et conscience, il se pliait à ces aléas…

Les flocons virevoltaient en désordre et n’en finissaient plus de s’accumuler dans les interstices de ses vêtements. L’endroit le plus favorable se situait sous la capuche à proximité des oreilles. Il devait maintes fois  interrompre sa marche pour se secouer comme et  reprendre haleine.

 

Puis, survint un phénomène peu attendu, dont il fût le témoin privilégié. Le vent cessa brusquement et les flocons se mirent à tomber, toujours abondamment, cette fois ci verticalement. Le berger n’en croyait pas ses yeux !

D’accord, ce n’était pas la première fois que le vent s’arrêtait, mais aussi brutalement,  il ne l’avait encore jamais vécu… C’était comme si l’on avait stoppé le fonctionnement d’un énorme ventilateur. Il put voir les flocons de neige agencer un véritable angle droit avant de se déposer au sol. Le vieil homme arrêta sa course, se tint droit sur ses deux jambes et releva l’échine… Il secoua sa capuche et se mît à scruter le ciel : pas la moindre éclaircie se profilant…

Le jeune chien arrêta sa course, se tint fixe sur ses quatre pattes… Il secoua sa tête et se mît à scruter l’horizon : pas la moindre brebis se profilant… 

Le bruit du vent, après un tumulte infernal se transforma en un silence profond…

Le silence, le silence, plus que le silence…

De cette atmosphère calfeutrée se dégageait beaucoup de sérénité. Bien souvent on parle de silence pesant ou de léger silence. Ici en montagne, au cœur de l’alpage, le mutisme ambiant jouissait d’un parfait équilibre qui n’avait ailleurs,  nul part son égal.

La neige y était à fortiori pour beaucoup et atténuait à sa manière, comme une balance, les excédents de graves et d’aigus. Le silence au même titre que l’eau n’admet jamais de neutralité. Ici, à travers toute sa gamme de nuances, ni capiteux, ni astringent, il restait puissant et tannique. Les connaisseurs qualifiaient l’endroit de bon cru.

 

Bon, et maintenant qu’allait-il faire, quel sens devait-il donner à sa journée, quel sens devait-il emprunter pour rejoindre ces brebis ? Il avait gardé celui du devoir et s’en référait maintenant à Ramsès.

Il n’en voulait nullement à ce bon vieux Gaspard, resté dans la cabane et dont le travail ne faisait plus partie de ses besoins. Le vieil homme savait qu’après dix ans de compagnonnage et de fidélité, il aurait été injuste de forcer celui-ci à le suivre lors de ses déplacements. De temps en temps il se remémorait les instants héroïques dans lesquels son chien s’était illustré. Les actes de bravoure étaient nombreux et les doigts de la main ne suffisaient plus à les compter… Gaspard méritait ce repos jusqu’ à la fin de ses jours.

Il repris son chemin à une allure qui se situait entre celle d’un paysan faisant foire et celle d’un cadre se rendant au travail. Elle était précise et répertoriée sur une échelle allant du repos zéro, jusqu’au record mondial de la discipline du 100 mètres plat. Il va sans dire que cette échelle flexible, s’allonge au fur et à mesure que le record tombe. Même si la tendance reste imperceptible.

Son chien le suivait dans son mouvement capable à tout moment de modifier intrinsèquement son allure.

 

La neige n’en finissait pas de tomber recouvrant déjà toute trace de passage. La progression devenait pénible et se référençait maintenant sur l’échelle de déplacement à l’allure d’un touriste au cœur d’un musée de province.

Un bon bout de chemin avait été parcouru depuis la cabane et la présence d’un premier troupeau se faisait ressentir. Ramsès donnait des signes perceptibles qui ne trompaient pas le vieux berger. La truffe alerte,  bien en avant, le chien s’agitait et regardait sans cesse son maître en trépignant dans la neige poudreuse. Ramsès, malgré son jeune age, faisait partie de cette race de chien passant d’un état nonchalant, voire lymphatique, à l’état de Super Ramsès survolant avec son masque et sa cape noire l’ensemble du cheptel au service de l’opprimé. Il passait de simple fox à Super Border.

 

« Reste ici, derrière nom de Dieu…! »

 

Le berger connaissait la fougue de ces jeunes chiens et maintenait le canidé à proximité de lui, sachant évaluer le besoin de lancer ou non l’animal  aux trousses du troupeau. Les brebis, agglutinées les unes aux autres n’avaient nullement besoin, dans ce cas précis, de la collaboration de Ramsès pour être rassemblées.

Cependant, le troupeau restait silencieux, immobile, rendant les sonnailles totalement muettes ; le chien s’avérait ici une nouvelle fois indispensable.

Sylvestre pointa son regard sur les brebis et eut tôt fait de faire le point quantitatif. Il resta, un semblant interrogatif avant de se rendre compte de la normalité du contexte. Le loup et son acolyte le rapace n’étaient point passés par-là. Il fallait accéder à l’étage supérieur pour constater définitivement ce qu’il en était réellement de la situation. En effet, bien plus haut se trouvaient encore ses bêtes…

Un clin d’œil un peu figé et glacé, mais complice à son chien et le voilà reparti pour l’étape suivante.

 

La couche de neige s’imposait et rendait encore plus difficile la progression du berger et de son jeune collaborateur. Péniblement, Sylvestre avançait au quart de l’allure d’un muletier. D’une intelligence pratique, que l’on confère aux Border Collies, Ramsès se contentait de suivre la trace de son maître. Les flocons tombaient en rangs serrés, et rien ne pouvaient les arrêter.

Enfin, au bout de deux bonnes heures de labeur parcourues dans cinquante centimètres de neige poudreuse, il put distinguer les silhouettes de ses tendres brebis. Quelle énorme satisfaction que d’apercevoir ces êtres familiers. Il procéda au même examen d’observation que précédemment pour constater à son grand désarroi l’absence de trois brebis…

Aucun doute, les empreintes laissées dans la neige prouvaient l’emplacement occupé par ses bêtes. Il s’approcha pour mieux constater l’ampleur du désastre et tacha de récolter quelques indices sur le responsable. C’était sans s’y méprendre, mais afin d’avoir bonne conscience, il se rapprocha des trois effigies.

L’aigle avait une nouvelle fois frappé. Il se pencha au-dessus des empreintes fraîchement laissées dans la neige et constata les traces immenses des rémiges de ce grand rapace. La limpidité des indices prouvait l’imminence de l’action, la neige n’ayant pas encore recouvert le dessin.

L’animal poussait le vice d’agir presque sous ses yeux.

Les conditions météorologiques n’avaient aucune incidence sur le déplacement et les agissements du rapace. Sylvestre en fut à peine étonné et oublia assez vite cette réflexion, l’appréciant comme anecdotique aux vues de la situation générale.

Pendant son investigation sur les lieux du crime, il remarqua un morceau de bois finement taillé et bien poli qui semblait faire partie d’un ensemble plus conséquent. Il avait bien remarqué la cassure évidente.

Sans se poser de question, il mit machinalement le morceau de bois dans sa poche, avec l’idée de s’en servir pour éclairer le poêle.

Procédant aux  constatations d’usage, il inscrivit sur le carnet de deuil trois brebis de plus. Le berger,  mathématicien hors pair, connaissait par cœur la table de multiplication de trois !

 

Si tôt rentré  dans sa cabane, Sylvestre ralluma le vieux poêle et fit sécher en toute hâte ses vêtements qui devaient resservir assez rapidement.

Gaspard remua la queue, lui qui attendait sagement et impatiemment que son maître ravive le foyer.

Le silence extérieur persistant, un doux crépitement émanant du poêle se fit entendre. Le vieil homme se laissa aller de son soupir, prit l’ouvrage consacré au loup et s’assit près du feu pour entamer sa lecture.

 

Les premières pages suscitèrent d’emblée l’intérêt du berger. Consacrées à l’origine et à l’évolution de l’animal sous toutes ses formes, elles lui enseignèrent l’existence de Canis dirus apparenté au loup «  noir » dont la taille était plus imposante que les loups actuels, ou plutôt répertoriés…

Il cherchait sans équivoque à faire la corrélation entre ce qu’il lisait et ce qu’il vivait. Il sauta les passages consacrés à la morphologie de l’animal relatant le pelage, les membres et les différents appendices pour s’attarder au chapitre traitant de la technique de chasse.

L’animal se trouvait au sommet de la chaîne alimentaire et se nourrissait globalement de deux à trois kilos de viande au quotidien…

Le vieil homme n’était pas dupe et savait qu’en réalité il s’affairait à un loup pas comme les autres.

Enfin, il s’attarda sur la répartition géographique de l’espèce et découvrit avec stupeur sur une des illustrations, une carte locale sur laquelle se plaçait sa cabane. La légende ci-dessous  disait :

« Présence d’un loup dans l’alpage avec risque de prolifération»

Il considéra cette information comme un avertissement.

Pour finir, un encadré désignait l’occupation du territoire de l’animal qui se situait entre mille cinq cent et deux mille mètres, c’est à dire du bas du vallon jusqu’aux grands alpages…

Ceci expliquait pourquoi il laissait le travail de prédation à l’aigle, plus à l’aise dans ce type de terrain.

Il soupira en guise de synthèse et referma brièvement le livre. Il revêtit à nouveau son équipement et se remit en route pour localiser le dernier troupeau rester alors invisible.

 

Il ne fut de retour qu’à la tombée de la nuit lorsqu’il s’assura que tout était en ordre.

Mécaniquement, il ramassa deux bûchettes dans la cabane afin de remettre en route le poêle et de s’apercevoir que celui-ci ronronnait comme s’il avait été alimenté régulièrement pendant son absence.

 Il n’était pas au bout de ses surprises quand il découvrit que la soupape de la cocotte minute posée sur le poêle, tournait et dégageait une bonne odeur de soupe familière. Il se tourna et vit sur la table un mot qui donnerait sans doute des explications :

 

« Mon très cher Sylvestre »

Cela l’agaçait outrageusement que l’on puisse s’adresser en sa personne de cette façon. Ils n’avaient pas gardé les moutons ensemble .Que diable !!

« Aux vues des conditions climatiques que nous jugerons déplorables, ce n’est pas toi qui me dira le contraire, , j’ai voulu, sans ta permission , donner un petit coup de pouce au destin, en te préparant à l’avance une de tes soupes que tu affectionnes tant.

Oh! Bien sur, je n’ai pas autant d’expérience que toi dans le domaine des préparations culinaires « es Soupe », mais je t’assure y avoir beaucoup mis de convictions et de cœur. L’assaisonnement reste peut-être à désirer mais l’équilibre dans la quantité des ingrédients fera je suis sûr de cette soupe un moment inoubliable.

Ne me remercie surtout pas, tu sais bien qu’entre voisins il faut toujours s’entraider. Bon alors je te souhaite un bon appétit et très certainement à bientôt.

 

Ton Canis Lupus.

 

Sa réaction ne se fit pas attendre. Ni une ni deux, la pression de la cocotte fut évacuée suivi illico presto de son contenu. Sans aller trop loin, il répandit le tout  dans la neige, sur le pallier de la cabane. Ensuite, il s’affaira à la préparation d’une autre soupe qu’il ferait cuire de sa propre initiative sur le poêle qu’il aurait lui-même allumé.

Non, non, non !!! Personne de son vivant ne toucherait à sa soupe, ni dans sa préparation, ni dans sa cuisson.