Partie2/Chapitre 3-4

 

Chapitre 3

 

A l’automne, les paysans montaient régulièrement à la cabane afin de trier les brebis susceptibles d’agneler. Il était dans l’intérêt des éleveurs de redescendre leurs brebis dans un endroit plus fécond et confortable afin de tirer le meilleur profit des futures progénitures.

 

Au préalable Sylvestre avait pris soin de ramener l’ensemble du cheptel pour le parquer dans un clos approprié. Confectionné depuis des décennies près de la cabane le parc avait subi   peu de modification. Quelques pierres avaient été replacées ça et là  pour redonner de la prestance à l’édifice. C’était un monument historique non classé mais encore d’une grande utilité.

L’ensemble du troupeau installé dans cette prison provisoire, le tri pouvait commencer.

Les mamelles bien pleines et des tétons bien charnus permettaient d’identifier de futurs agnelages. Les brebis désignées étaient ensuite attrapées et mises à l’écart du troupeau.

Cela ne se réalisait pas toujours dans la simplicité. Les brebis ne comprenaient pas le manège des hommes et refusaient de se laisser empoigner. Il fallait beaucoup de dextérités et de force pour agripper une des pattes postérieures de la bête et déplacer l’animal sur  les trois restantes vers l’extérieur du parc. Enfin, les paysans connaissaient bien leur travail. Ils ne traînaient pas à la besogne.

 

«  Attrape la grosse… là bas… »  Lança Martin…

 

On ne savait pas à qui s’adressait ces paroles, mais les hommes détachaient leurs regards pour se concentrer sur la brebis en question.

 

-   Celle là, va en faire deux, t’as vu son gros ventre? Elle va sans doute pas tarder…Pourvu qu’elle attende d’être en bas !!

-   Oh ! Tu sais, quand c’est l’heure, c’est l’heure, moi mon fils il est né dans le jardin, à côté du vieux puits.

-   Ouais…, mais ta femme c’est pas une brebis…

-  D’accord, mais ça m’aurait arrangé qu’elle le fasse dans la bergerie ! C'aurait été mieux que dans le jardin…

-   Oh…non d’y Diou… agante la !!! J’y arrive pas !!! Vais faire venir le loup moi, tu vas voir un peu… !

 

Le berger se releva et regarda un instant Martin qui s’énervait sur une de ses propres brebis…

 

-   A propos Sylvestre, t’as pas vu le loup ces temps ci ?

-   Ma foi… non !! Pas encore…

 

Il dissimula sa gêne et feint de ne pas y prêter d’importance.

 

-   Parce qu’Antoine, le loup lui a pris deux beaux agneaux !!

«  Deux agneaux,  pensait le berger, quelle chance il a cet Antoine, moi je ne compte même plus le nombre de disparus… »

-   Il a retrouvé la moitié d’un agneau étripé près de l’endroit où il prend l’eau.

«  Lui, au moins il retrouve la trace de certains de ses disparus, tandis que moi … » continuait de penser le vieux berger »

D’un œil averti, Sylvestre se rendait bien compte que le troupeau n’était pas au complet. Il voulait que le tri se fasse rapidement afin que les paysans ne s’en rendissent pas compte. Les manœuvres étaient sur le point de se terminer lorsque Pierre s’exclama :

 

-  Moi, j’ai l’impression qu’elles n’y sont pas toutes, non ? Je vois pas celle avec la sonnaille…

-  Si !! Elle est là-haut sur les crêtes avec les miennes, je l’ai vu hier…Oh ! Elle va bien tu sais…Elle fait pas encore l’agneau !! Rétorqua Sylvestre. Fallait trouver une parade imminente.

 

Puis, ce fut Martin qui prit le relais :

 

-  Moi, je vois pas la noire, ni non plus la bessonne de l’année dernière »

 

Sylvestre voyait l’aigle emporter sous son nez ces deux belles brebis qui faisaient partie du même voyage. Il soupira en pensant : « voyage pour l’éternité… »

 

-   Si si !! Elles doivent y être, sur le lot, on voit pas tout…

 

La discussion fut close et les paysans achevèrent leurs efforts en un repas dont la cochonnaille représentait l’aliment de base.

Ils parlèrent de choses et d’autres, du temps jadis, des anecdotes pimentées, des mauvais jours, de la façon de s’occuper des bêtes ; mais jamais des soucis du vieux berger.

Il faut dire que celui-ci, derrière son visage en croûte de cuir ne laissait rien paraître. Il n’abordait aucun sujet qui pouvait trahir ses mésaventures. Il se contentait de suivre au gré des paroles des uns et des autres la conversation, en ajoutant parfois quelques remarques judicieuses ou sans intérêt. Et oui, il était le roi en matière de sauver les apparences…

Après ce long moment passé en compagnie du berger, les paysans décidèrent de regagner leurs foyers successifs. Ils prirent donc congé du vieil homme en le saluant et en lui donnant rendez-vous la semaine suivante, si le temps le permettrait. Le berger les remercia et lorsque la petite troupe se fut éloignée, il  libéra les brebis de l’enclos en lançant :

 

« A vous la liberté !! Mais prenez garde, tout ceci a un prix : gare à l’aigle et au loup… ! »

 

Et les brebis insouciantes sans prêter la moindre attention à l’homme, commencèrent à brouter en demi-lune pour se propager de façon désordonnée dans le  haut du vallon. La brebis n’anticipe pas et ne fait pas de projet sur la comète. La préoccupation principale est celle du moment, c’est à dire brouter et remplir l’estomac vide laissé du matin. Le berger soupira en se disant :

 

« Mais personne ne viendra la manger votre herbe, malheureusement pas même le loup ! »

 

 

Chapitre 4

 

Puis, ce qui devait arriver, arriva : l’aigle survola le troupeau à nouveau. Ce fut au goût du berger une fois de trop. Il avait attendu suffisamment longtemps, et lorsque l’animal se présenta aux portes de l’alpage, il lui fit volte face.

Il savait qu’il se mettait en danger, mais cette fois, l’oiseau le menaçait directement, lui Sylvestre, berger, philosophe et citoyen de l’Alpe. Va falloir défendre chèrement sa peau, le bâton contre les serres, le pot de terre contre le pot de fer… 

Dans tous les cas, il ne laisserait aucun avantage à son adversaire, une seule issue était envisageable…

Le rapace tournoyait nonchalamment avec beaucoup d’arrogance au-dessus du vieil homme, comme pour désigner sa nouvelle victime, l’ultime ; son regard ne croisait jamais celui du berger et  dissimulait tout plan d’attaque.

Quant à Sylvestre, il ne quittait pas l’animal des yeux. Faute d’être encore moribond, toute sa lucidité se concentrait sur le point unique : le Rapace, the Predatory, der Raubvögel… Pas moyen de le désigner autrement.

Il savait qu’un drame se jouait sur la place, en ce lieu, au cœur des Alpes. L’alpage était devenu trop étroit pour les deux prétendants. Il savait aussi que le combat était inégal et anticipait sur une éventuelle victoire de son ennemi. Si le rapace remportait la lutte, s’en était fini du dénouement, alors qu’en cas contraire, l’histoire ne serait point terminée…Le loup restait vivant…

Il appréhendait le grand oiseau en brandissant son bâton et en proférant des menaces en de multiples injures dans un patois très local. Le contraste entre le silence du rapace et l’agitation du berger était saisissant. Deux écoles de combat s’affrontaient…

 

Dans un premier temps, l’oiseau se maintenait à une altitude convenable, à la manière d’un boxeur dans un round d’observation. Puis, tournoyant en cercles de plus en plus serrés, il entama une phase descendante et se rapprocha petit à petit de sa proie. Il laissa en bon prédateur une distance convenable où toutes attaques seraient contrées.

Chacun sur ses appuis, le rapace sur l’air et le berger sur le plancher des vaches ou des moutons, attendait le moment opportun, l’erreur fatale qui deviendrait funeste.

Ils avaient appris à se connaître, à se respecter, à se haïr mais l’ultime coup porté resterait décisif… Point de sentimentalisme dans le combat.

Pour le moment, les conditions de part et d’autre n’étaient point requises, les deux étaient en mode défense. On se serait cru dans une de ces villes du Far Ouest où deux cow-boys en finissent de régler leurs comptes.

 

« L’alpage est devenu trop petit pour nous deux ! »

 

L’endroit était devenu désertique, comme dans la rue principale lors d’un duel. Les vautours prenaient place en tant que spectateurs et bien que ne trouvant aucun piquet pour s’y tenir, s’étaient positionnés sur des blocs proéminents pour ne rien perdre du spectacle. Ils observaient pour ainsi dire le futur met qui leur servirait d’unique repas pour la journée.

Ils restaient silencieux pour respecter les deux combattants et ne pas les déranger dans leur concentration. Ils discuteraient entre eux ensuite du partage du vieil homme quand la bataille serait terminée ; car pour eux, il n’y avait pas de doute, l’aigle super royal sortirait vainqueur du combat.

Les mouches volaient prés du sol et leurs murmures rendaient l’atmosphère pesante… Le duel apparaissait inégal, les bookmakers n’auraient pas misé le moindre denier sur le pauvre berger. Il faisait figure d’outsider aux yeux de tous ceux qui fréquentaient l’alpage : le public s’était rendu en masse pour assister à la final du tournoi. On y voyait les grands corbeaux, les chocards à bec jaune, les traquets motteux, les insectes et autres petits animaux familiers de ce domaine. Ce combat représentait bien plus qu’un face à face : il ne se déroulait pas uniquement dans un plan, mais aussi dans l’espace dont l’adversaire du berger savait tirer profit.

 

Les hostilités commencèrent. Ce fut l’aigle qui attaqua le premier : il fit mine de s’écarter de sa proie et en un virage éclair plongea sur le vieil homme. Il pensait pouvoir surprendre son adversaire, mais il n’en fut rien. Le berger s’attendait aux traîtres assauts du rapace et dans un mouvement souple esquiva de son bâton le rapace qui repartit tournoyer plus loin, constatant un premier échec.

Bien que tout fût d’une extrême rapidité, Sylvestre toucha de son bâton l’animal sans le déstabiliser. Il resta surpris de la résistance et ressentit à travers son bras droit un choc considérable. Il ne perdit pas pour autant son bâton. Il restait accroché à son arme favorite. Les assauts se multiplièrent et ne donnèrent pas plus de résultats, ni d’un côté, ni de l’autre… Le rapace attaquait sans cesse et le berger se défendait becs et ongles… Le monde à l’envers…

Puis, l’inexplicable se produisit, alors que le berger venait d’essuyer une salve offensive, l’oiseau présenta des signes du comportement inquiétants : il ne venait plus se positionner pour faire volte face, non, il entama un looping anodin, passa en rase motte au-dessus de la pelouse, remonta en flèche, redescendit en piquet pour ne plus jamais se stabiliser. On se serait cru dans un meeting aérien.

La dernière descente fut vertigineuse et fatale; l’animal au contact d’un énorme bloc se disloqua dans un grand fracas en une infinité de morceaux dont certains arrivèrent aux pieds du berger.

 

C’en était fini de cet oiseau de malheur…

 

Comment diable cet animal pouvait-il se transformer ainsi en une multitude de pièces détachées ? Le vieil homme s’agenouilla, prit un des fragments jonchés sur le sol et l’examina minutieusement.

Il put constater que la pièce était en bois comme toutes celles qui l’entouraient. Puis, il se souvînt : il plongea sa main dans la  poche de sa veste et en ressortit le petit morceau de bois retrouvé prés de ses brebis manquantes. De même nature, il constituait sans aucun doute une infime partie de l’aigle, du moins de ce qu’il en restait. Ceci étant dit, l’énigme n’en était pas pour autant résolue.

 Il s’agissait vraisemblablement d’un nouveau rebondissement dans cette affaire difficile à résoudre. Il ne tarda pas à découvrir le mécanisme sophistiqué d’un système de radio guidage, dont l’animal était équipé mais maintenant inutilisable. Une faille s’était glissée dans la mécanique…

Ce rapace était un faux et surtout, lui, Sylvestre n’était pas devenu fou. Les aigles géants n’existaient pas, ni en réalité, ni dans son imaginaire. Pendant longtemps le loup l’avait possédé. Mais cette fois, il se trouvait en difficulté.

« S’il veut me  prendre maintenant quelques brebis, va falloir qu’il sorte de sa tanière et faire la besogne lui-même » pensait le vieux berger…

 

Une légèreté, pas du tout anodine, s’empara du berger et l’enveloppa. Il était à la fois débarrassé de ce fardeau et en même temps habillé d’une nouvelle sensation. Il scruta l’horizon, et sembla défié à distance le loup. On pouvait lire au fond de ses pensées ceci :

 

« Maintenant tu n’as qu’à bien te tenir !! Montre-moi ton vrai visage et viens te confronter d’Homme à animal… Nom de Dieu !! »

 

Il fit une séance de soupirs, s’étira en grand, se relâcha et d’un pas assuré rejoignit une partie du troupeau. Il n’oublia pas de regarder en direction des crêtes où ses brebis devaient se délecter de quelques herbes sommitales.

Sylvestre réfléchissait sur les derniers évènements :

 

«  Si l’aigle était un faux, pourquoi pas le loup aussi ? Va falloir que je médite là dessus… Tout ceci me paraît bien étrange. A qui pourrait bien profiter tous ces enlèvements ? Ha ha, je crois bien avoir une idée, mais attendons de voir… »

 

Ainsi parlait le berger à voix haute, de façon prophétique, tout en retournant vers sa cabane afin de se servir une bonne assiette de soupe.

Certains fêtent les évènements en se servant du champagne dans des flûtes en cristal, lui c’était de la soupe dans une assiette en inox. Tout en savourant son met, il pensait déjà à la contre attaque.