Partie2/Chapitre 5
Chapitre 5
Le jour suivant n’était pas non plus un jour ordinaire et seul Sylvestre le savait. Dans cette première partie de l’automne, les évènements se différenciaient du classique et du monotone. Le vieil homme ne s’en apercevait qu’une fois le crépuscule tombé. Cette fois ci, dès l’aube, il décidait lui-même de donner un sens à ce jour.
Il ne se leva pas plus tôt que d’habitude, prit son petit déjeuner constitué de biscuits et d’un café noir et prépara son sac.
Déjà Ramsès présentait des signes d’impatience ; déjà Gaspard s’était couché près du poêle. Il n’avait en fait pas bougé depuis la veille.
Le vieil homme prit son temps pour être sûr de ne rien oublier. Soigneusement, comme un enfant préparant son cartable pour partir en classe, il rangea une à une les affaires qui s’avéraient indispensables.
L’aventure se présentait en ce jour au rendez-vous. Il n’excluait pas un quelconque échec ou une déception dans son expédition ; il n’appartenait pas à la classe des « winners », mais jouerait quand même sa chance jusqu’au bout.
De toutes manières, il n’engageait la responsabilité de personne ; déjà la sienne lui coûtait beaucoup. Son sac était maintenant paré ; il le posa sur le banc situé devant la cabane, à peine éclairée par les premiers rayons du soleil. Ce matin, tout se réalisait lentement ; les gestes du vieux berger, l’arrivée du soleil ainsi que les sons familiers de l’alpage.
Le gazouillis automnal des oiseaux, estompé par le frétillement des hautes herbes jaunes, se propageait imperceptiblement et c’était à se demander si le berger n’exerçait pas une quelconque influence sur le rythme de ce début de journée.
La cabane ne présentait pas de désordre profond, mais Sylvestre s’attacha à la nettoyer comme si son départ allait être définitif. Il balaya toujours avec paresse le plancher de celle-ci sans déranger son bon vieux Gaspard qui avec amusement, mais sans bouger suivait les « va et vient » du balai. Le berger contourna l’animal avec respect, sans le toucher, et jeta les balayures au dehors.
Celles-ci étant composées uniquement d’éclats de bûchettes et de poussières grossières.
Le soleil grimpait maintenant le long de la ligne de crête, tandis que le berger prenait le chemin de la descente.
A son pas déterminé, on pouvait penser qu’il quittait à jamais ses brebis. Il désertait l’alpage laissant son troupeau livré à lui-même et semblant renoncer définitivement à l’affrontement du loup.
Cependant, les choses ne s'exposaient pas de cette manière. Jamais il n’aurait laissé ses fidèles compagnons, ses chiens mais aussi ses brebis, à l’abandon. En tout cas, quelqu’un placé en observation s’apercevrait que le renoncement et l’abdication n’étaient pas de mises.
Le chemin traversait le torrent en contre bas de la cabane, puis suivait les endroits les moins chaotiques pour atteindre les premiers arbres de la forêt.
Il s’arrêta un instant sans jamais regarder derrière lui, s’assura que personne ne pouvait le voir. Dissimulé par les mélèzes qui envahissaient ce côté-ci de l’alpage, il prit une trajectoire perpendiculaire à travers bois délaissant promptement le chemin.
La forêt était suffisamment clairsemée pour pouvoir y trouver un itinéraire adéquat. Sylvestre progressait latéralement, enjambait ça et là des branches incongrues, contournait des obstacles naturels, traversait les combes avec précaution, déboucha sur un grand replat et continua sa marche en direction de son objectif.
Chemin faisant, deux bonnes heures s’étaient écoulées et aucune difficulté ne se présentait. Depuis qu’il avait quitté le sentier, le vieux berger était resté au même niveau, suivant une courbe plus ou moins exacte. Il manoeuvrait selon les plans envisagés.
Il continua donc dans cette optique tant et si bien qu’il parcourut l’ensemble du cirque que constituait le fond de la vallée pour se retrouver « en face ».
Il passait de l’adret à l’ubac sans traverser la vallée. Ce n’était pas pour faire l’original ou pour accomplir un quelconque exploit, mais bien par discrétion.
Maintenant, La cabane d’Anselme se trouvait à peu près à deux cent mètres de son poste d’observation. Elle apparaissait beaucoup plus grande que la sienne.
Loin des regards et en retrait de toute activité, Sylvestre se dissimula derrière un gros rocher afin de ne révéler à personne sa présence : Il posa son sac, s’allongea sur l’herbe avec ses jumelles et fixa la cabane dans la position de la sentinelle. Il ne fallait pas perdre de vue qu’il était toujours en guerre.
Dans un premier temps, rien ne se produisit ; il aurait aimé avancer un peu, mais ne voulut pas se découvrir ; alors il attendit encore, encore et encore…
Il connaissait Anselme de réputation et savait qu’il ne passerait pas son temps à garder son troupeau toute la journée. Il n’avait pas sa patience.
Soudain, des sons sortirent de la cabane, imperceptibles tout d’abord, puis suffisamment audibles. Des murmures se transformèrent en voix.
« Bon, alors on fait comme ça et on se revoit demain matin ! »
C’était la voix d’Anselme…Mais son étonnement fut grand quand il vit sortir de la cabane Garance. Elle n’avait pas cet air hautin qu’elle prenait quand elle se trouvait avec lui…
Sa stupéfaction fut au comble quand il vit derrière elle, le facteur, l’homme à l’éléphant, le violoniste… Il distingua difficilement le dernier, mais reconnu sa voix lorsque celui-ci se prit les pieds dans le talus : « Non de Dieu… Foutre… ! »
« Eh bien, pensait Sylvestre, Quel langage pour un poète… Voilà donc une bonne brochette d’escrocs, je ne m’étais donc pas trompé. »
Tout ce beau monde monta dans la même voiture qui disparut assez vite derrière le premier tournant. On ne voyait plus que la poussière du chemin de terre soulevée par l’automobile. Le berger soupira, car il savait qu’Anselme avait choisi cet alpage pour son accessibilité en véhicule.
« Quel grand fainéant … ! »
Maintenant, il fallait agir vite; toutes ces personnes ne s’étaient pas retrouvées pour une partie de belote… Il s’approcha près de la cabane, la contourna et comme un cheveu sur la soupe, en matière de soupe il savait de quoi il parlait, se trouva nez à nez avec l’éléphant qui ne put à l’approche du vieil homme s’empêcher de barrir.
« Nom de Dieu !! » renchérit le berger.
Il prit la fuite pour s’abriter derrière un genévrier opportun.
Attiré par le barrissement de l’animal, Anselme se pointa. Il jeta un coup d’œil distrait dans la direction du berger et s’en retourna à l’intérieur de son logis.
Sylvestre profita de cette occasion pour examiner les bêtes qui se trouvaient à proximité dans l’enclos.
Il les reconnut toutes sans exception. Bien sur, la marque sur le dos de l’animal avait été changée, mais le vieil homme reconnaissait bien les « portées disparues ».
Le doute se levait sur les agissements d’Anselme, mais la solution de l’énigme ne correspondait pas aux résultats escomptés. Sylvestre savait que derrière la porte de la cabane, des explications confondraient les malfrats. Il fallait montrer patte blanche et ne pas se jeter dans la gueule du loup…
« Il n’ y a pas plus de loup dans l’alpage que de moutons en pleine mer… » Ne cessait de penser le vieux berger.
Pour l’heure, il fallait savoir attendre, car dans une poignée de minutes, Anselme quitterait son herbe pour rejoindre la ville. Sylvestre se disait que de toute façon il ne tarderait pas à déménager pour une maison moins spacieuse faite de barreaux et de petites ouvertures.
Une petite heure plus tard, Anselme sortit de chez lui et sans le moindre soupçon, monta dans son puissant 4x4. Dans le même nuage de poussière, il se volatilisa.
Le champ fut libre et le vieux berger put satisfaire copieusement sa curiosité.
Il s’avança prés de la porte, constata que celle-ci était bien verrouillée, fit le tour de la maison et observa un instant la porte du galetas. Elle se situait en hauteur, inaccessible même pour un grimpeur chevronné.
Le vieil homme, avec son flaire légendaire fouilla les buissons alentours et s’en revint assez rapidement avec une grande échelle en bois. Le reste fut facile ;
Il disposa sa trouvaille le long du mur, grimpa le long des échelons aisément, poussa la porte du galetas se faufila par l’ouverture et pénétra dans le vestibule.
La pénombre empêchait toute visibilité ; mais, en bon aventurier qu’il était devenu, il sortit de sa poche une lampe frontale l’enfila sur la tête à la manière d’un spéléologue et l’alluma afin de pouvoir se diriger dans la coursive. Rien de bien intéressant ne s’y trouvait, mais elle permettait de passer à l’étage inférieur et peut-être d’y découvrir la cabane d’Ali Baba.
Lorsqu’il atteignit le rez de chaussée, sa déception fut grande : aucune pièce à conviction ne permettant d’incriminer Anselme apparaissait à l’évidence.
La salle était soigneusement rangée ; quelques revues scientifiques traînaient sur la table, ainsi que des ouvrages traitant de sujets incompréhensibles pour le bon vieux berger.
A côté d’un vieux buffet, une machine à café à la confection artisanale et au design évoquant la cinquième dimension attendait que l’on s’occupe d’elle.
Sylvestre n’était pas venu pour visiter un musée d’art contemporain ou une exposition sur les dernières découvertes du concours Lépine. Il voulait savoir si Anselme se présentait comme le grand ordonnateur de ses multiples péripéties. C’est en allant à l’encontre du futur qu’il pourrait remonter dans le passé.
Il balaya du faisceau de sa lampe le reste de la cabane sans trouver vraiment ce qu’il cherchait.
« Et s’il s’agissait d’une grossière erreur d’appréciation ? Non, ce n’était pas possible, les brebis parquées près de la cabane étaient bien plus qu’une simple révélation qui mettait Anselme en porte à faux »
Il soupira, sembla renoncer et fit mine de se diriger vers la porte, puis s’arrêta à nouveau.
Le vieil homme ne cessait de réfléchir au problème. Tout à l’heure, il avait vu sortir la fine équipe de la maison, signifiant qu’il y avait cinq personnes « intra muros ».
Le berger avait beau regarder dans tous les sens, de long en large, il ne voyait qu’une seule chaise. Cela ne voulait rien dire, mais il doutait que tout ce beau monde puisse rester dans la position debout pendant si longtemps.
Pour Sylvestre, une antichambre devait exister. Il poussa différents bibelots se trouvant sur le buffet pour actionner on ne sait quel mécanisme d’ouverture, il cria maintes fois comme un rituel « Sésame ouvre-toi ! » Il se prenait pour Howard Carter cherchant le tombeau de Toutankhamon. Rien…
Il venait du toit, rien ne se trouvait au-delà des murs ; mais alors…, la solution se situait en sous-sol… Pourquoi n’y avait-il pas songé plus tôt.
Il souleva l’énorme tapis, le roula sur sa moitié ôta la trappe mise à nue et s’engagea dans les ténèbres de la cabane.
« Maintenant, à nous deux Lucifer »
Le vieil homme trouvait que ce nom lui allait très bien.
L’obscurité profonde embrassait la totalité de la cave. De plus, l’intensité lumineuse de la lampe faiblissait… Les premiers signes de défaillance de la pile se faisaient ressentir et ne présageaient rien de bon. En rien de temps, la torche s’éteignit. Il devait vite trouver une source de lumière afin de poursuivre en toute quiétude ses investigations.
Il descendit les échelons de l’échelle prudemment et fut à moitié soulagé lorsque son pied sentit la terre ferme. Il lâcha précautionneusement la rampe et se dirigea à tâtons dans l’obscurité afin d’y rencontrer un mur. Lorsque celui-ci fut atteint, il laissa glisser sa main le long de l’obstacle, tout en se dirigeant aventureusement dans la pièce. Il ne tarda pas à sentir sous ses doigts crispés le boîtier d’un interrupteur qu’il actionna aussitôt.
« Ouf ! »
De sa manche, il s’épongea le front et sous des yeux médusés, découvrit un véritable laboratoire électronique. Cette fois, il avait aboutit dans sa quête. Il fit un tour rapide des instruments sans, dans un premier temps, chercher à comprendre les mécanismes. Pour lui, plus les dispositifs semblaient sophistiqués, plus les preuves étaient accablantes.
Après cette lecture en diagonale de la pièce, il s’approcha d’un des instruments et lui prêta beaucoup d’attentions. Cela ressemblait à un clavier relié à un ordinateur, lui-même relié à une grosse machine avec des compteurs et des sigles qui correspondaient à des icônes météorologiques. Nuages, flocons, soleil, vent… illustraient les données.
« Bigre !!! Anselme était donc à l’origine des intempéries. !!! Ah, Ce n’est vraiment pas la moitié d’un imbécile ! »
Sur les cadrans de la machine, on pouvait lire la toponymie des alpages environnant. Curieusement, sa cabane se trouvait au centre de cet atlas particulier.
Il continua la visite de la galerie, s’attarda sur un insecte géant en bois inachevé et de même composition que l’aigle qui avait été défaillant lors de son combat héroïque.
Maintenant que le puzzle était reconstitué, il ne restait plus qu’à avertir les autorités. Il sortit de la cabane après être remonté de la cave, emprunta le chemin de terre jusque dans la vallée, utilisa le pont qui enjambait le torrent, rejoignit la place du chef lieu et se rendit à la mairie afin d’expliquer aux personnes responsables les agissements qui sévissaient sur la commune.
Ce ne fut pas chose facile, mais quand les scénarios invraisemblables évoqués recoupaient d’autres faits reconnus pas très loin d’ici, Alors le Maire et ses administrés prirent les mesures qui s’imposèrent.
En moins d’une heure les gendarmes du canton répondirent présent et firent une perquisition chez le présumé coupable. Ils constatèrent rapidement les agissements et reconnurent l’association de malfaiteurs. Ils n’eurent alors aucun mal à mettre aux arrêts l’ensemble de la petite équipe.
Après quelques explications convaincantes, Sylvestre retrouva fièrement le lot de brebis victime d’enlèvement et de séquestration et s’en retourna dans ses pâturages où ses moutons, fidèles compagnons, se demandaient pourquoi leur berger avait soudainement quitté l’alpage.
Depuis une quinzaine de jours, la montagne s’était vidée de marmottes, non pas parce que l’aigle avait tout emporté, mais parce que les jours diminuaient. Ces animaux pour se prémunir de l’hiver s’enfouissent dans le sol avec des réserves stockées sous forme de graisse. La luminosité en montagne est un très bon indicateur de changement de saison. Les animaux sont influencés par ce facteur à l’identique des végétaux. Ici les mélèzes arboraient leurs tenues dorées et les plus jeunes d’entre eux ressemblaient à des princes en costume de cérémonie.
Les marmottes avaient disparus et ne réapparaîtraient qu’au début du mois d’avril quelles que soient les conditions climatiques, toujours influencées par la luminosité de l’atmosphère…
Certains anciens évaluaient la dureté de l’hiver à venir en fonction de la taille des marmottes : Si elles étaient énormes avant de s’enterrer, la saison serait froide et vice versa. De même, la hauteur des gentianes, pour certains, était un indicateur de la profondeur du futur manteau neigeux. Enfin, si les pelures d’oignons restaient fines, alors l’hiver serait doux…
Le berger attendait que la mauvaise saison soit passée pour s’exprimer et pour dire : « Tu vois, je te l’avais dit !! » Même s’il s’était trompé sur la question.
Evidemment, tous les mammifères ne passent pas l’hiver sans manger en vivant au ralenti. Les brebis n’hiberne pas et sont effectivement enfermées dans l’écurie bien au chaud, nourries avec du bon foin.
Sylvestre pensait à la tranquillité qu’il aurait put avoir si ses moutons durant les premiers mois de l’année ne mangeaient pas. Plus besoin de faucher les prés pour faire des stocks de foins et de regains et plus la peine de se lever tôt pour nourrir les bêtes…
En fait, il aimait ses bêtes et serait sans doute malheureux de rester à attendre le printemps pour revoir ses chères et tendres brebis. Tendres sur le plan affectif mais aussi sous le couteau et la fourchette. La soupe en montagne d’accord, mais un peu de viande délicate hors saison, c’était pas mal non plus.
Sur le chemin du retour flottaient des odeurs fraîche et joviales de printemps. Cette fois ci, l’atmosphère n’avait revêtu aucun artifice. L’Homme n’avait procédé à aucune manœuvre intempestive capable de dérégler le temps.
Le vieil homme s’arrêta, poussa son gros soupir, celui ci étant pour une fois de satisfaction.
A l’approche de la cabane, la bise commença à se lever, et quand il arriva devant celle-ci, le vent s’intensifia tout en restant raisonnable.
Il ouvrit la porte de son modeste logis, retrouva avec joie ses deux complices et se prépara une soupe dont il avait le secret.
Il éplucha ses patates, les découpa en rondelles, fit de même avec les carottes, les poireaux, le quart d’un chou, découpa un brin de céleri, le tout rassemblé évidemment dans le fond de la marmite.
Il versa la moitié d’un sachet de lentilles et plaça deux saucisses qui allaient assaisonner la soupe. Pas besoin de mettre trop de sel. Il remplit d’eau la cocotte aux trois quarts.
Enfin, le tout fut placé sur le vieux poêle ronflant déjà.
Sylvestre en salivait d’avance. Il sortit de sa cabane, jeta les épluchures en dispersion observa les cimes d’où la neige sous l’effet du vent se soulevait en simulant de la fumée.
« Tiens donc, remarqua t-il, les chamois font aussi la soupe… »
Et il rentra en pensant au repas de gastronome qu’il allait pouvoir faire dans quelques instants.